Eloge du mauvais geste – Ollivier Pourriol

9782841114542

Olivier Pourriol, beau gosse philosopho-télégénique, a déchainé la chronique il y a quelques mois avec un pamphlet anti Grand Journal, dont je me suis fait l’écho sur ce blog.

Avant cela, Pourriol s’est essayé au décryptage intello-footballistique avec une étude des mauvais gestes les plus célèbres du ballon rond. La philosophie appliquée à mes albums Panini. Génial.

Zidane et son coup de boule, Maradona et la main de Dieu, Platini qui exulte dans le stade du Heysel au milieu des morts, Thierry Henry et sa main irlandaise, Cantona et sa Bruce Lee mania et enfin, le top du top, Schumacher, le boucher de Séville…

Prendre du recul et décrypter ces gestes qui ont fait le tour de la planète, que les auteurs eux-mêmes ont dû commenter pendant des années , renier, assumer ou justifier. Des actes qui sont devenus leur identité, leur signature. Passionnant.

Finale de la Coupe du monde 2006, trois milliards de téléspectateurs. Zidane frappe Materrazzi à dix minutes de la fin de sa carrière. Le geste ultime.

Passé presque inaperçu pendant quelques secondes. Raté par le direct et par l’arbitre, « Heureusement » rattrapé quelques instants plus tard. « Comme Jésus peut remercier Judas de lui avoir permis de vivre sa Passion, Zidane peut remercier Wiltord d’avoir arrêté le jeu. Sans lui, son geste n’aurait peut-être pas pris sa juste dimension. »

Pourquoi ça ? Nous nous le sommes tous demandés. Le geste a un sens que l’analyse de Pourriol tend à sublimer :

“Je te frappe parce que je suis un homme, pas juste un gamin doué pour le foot, mais un homme, et je te le prouve devant le monde entier. J’ai trente-quatre ans. Les enfants jouent, pas moi. Plus moi. »

« Un athlète qui rétablit l’équilibre entre le corps et l’âme, c’est déjà beau, mais Zidane va plus loin, il affirme la suprématie du mot sur le geste. « Il y a des mots quelquefois qui sont plus durs que…j’aurais préféré à la limite prendre une droite dans la gueule qu’entendre ça. »

Pourriol a de l’estime pour la main de Maradona, la main de Dieu en 1986 contre l’Angleterre. Car le joueur ne se défile pas et déifie son geste à peine le match terminé. La main de Dieu…inattaquable.

Henry n’obtient pas les mêmes faveurs, son acte n’est pas assumé donc minable en tous points :

Henry : « La balle rebondit et elle tape ma main. Bien sûr, je continue à jouer. L’arbitre ne siffle pas, mais je ne peux pas dire qu’il n’y avait pas main »

« Ce n’est pas moi, c’est ma main a l’air de dire Henry. Ou même le ballon. Car ce n’est pas ma main qui va vers le ballon, mais le ballon qui vient dans la main. »

Un geste tout petit, pas assumé, lâche et sans aucune grandeur. Un geste que Pourriol qualifie de « Maradomenech » Henry rate le pire à défaut de réussir le meilleur. « Le problème de henry c’est que le geste de Zidane est indépassable. C’est le meilleur qui a commis le pire. »

Cantona l’incontrôlable poète se prend pour son idole Bruce Lee  et bondit, pied en avant dans les tribunes de Selhurst Park, un soir de 1995. Il y agresse un supporter de Crystal Palace qui l’insulte de l’autre côté de la barrière. La barrière, frontière virtuellement infranchissable.

« Moi qui suis une personne, avant d’être un joueur, je réponds à ta provocation, à toi qui n’es personne, et je t’élève à la dignité d’un individu responsable. Je fais de toi un homme comme les autres, mon égal, alors que tu te comportes comme un lâche en restant planqué dans la foule, protégé, crois-tu, par cette barrière ridicule. »

Plus tard, après avoir été condamné, Cantona le sage se présente devant la presse. Enigmatique.

« Quand les mouettes suivent le chalutier- il marqua une pause pour boire un verre d’eau parfaitement dramatique-, c’est qu’elles espèrent qu’on jettera des sardines à la mer. » « Qu’a-t-il voulu dire ce jour-là ? Rien. Plus précisément le rien de la situation. Tendre un miroir à tous ces journalistes-mouettes attendant que Cantona leur jette de quoi nourrir leurs journaux indigents. »

Tout cela n’est qu’un spectacle.

L’histoire parmi les histoires. Celle d’Harald Schumacher, le gardien allemand, le 8 juillet 1982 à Séville contre la France.  Une agression physique qui aurait pu coûter la vie à Patrick Battiston, que le monde entier a vu mais que l’arbitre a ignoré.

« Au fond, le sale geste parfait. Commis par le parfait salaud. » « Le gardien fou piaffe d’impatience, mâchant un chewing-gum rageur et peut-être imaginaire. »  Schumacher à propos de son geste : «  Je fus incapable de m’approcher de Battiston. Devant mon but, je jouais avec le ballon. Gêné. C’était tout simplement de la lâcheté. ». Moi j’en rêve encore de ce match…

Et que dire de Michel Platini, Saint Michel, manifestant une joie déplacée après avoir marqué le penalty vainqueur pour la Juventus en finale de la C1. Une heure plutôt, 40 personnes sont mortes étouffées contre les grilles du stade du Heysel à Bruxelles. Comment peut-on être heureux à ce moment-là et le montrer aux caméras ? En 1987, Platini répond aux questions de Marguerite Duras :

« -Je vais vous dire une chose terrible : à Bruxelles, je n’ai jamais pensé aux morts.

-Parce que vous ne saviez pas ?

-Si, je le savais.

-Mais alors ?

-Il faudrait donner la parole à un psychiatre.

Mais la vrai question, Pourriol nous la renvoie à la face, nous, spectateurs de ces jeux du cirque, qui nous nous nourrissons de ces méfaits spectaculaires, qui les regardons et les revoyons à loisir. Nous sommes des voyeurs cyniques. Les pires gestes sont plus forts que les meilleurs. Nous les portons aux nues, nous ne les oublions pas.

Pour la petite histoire, le match du Heysel a malgré tout été diffusé dans le monde entier. La rencontre a eu lieu malgré les 40 morts. Elle a eu lieu pour éviter  que les tribunes bourrées de hoolligans anglais déchainés n’explosent littéralement. La ZDF a décidé de ne pas diffuser la rencontre. La RFA est le seul pays qui n’a pas vu ce spectacle. TF1 a maintenu le programme. Mais fallait-il que les spectateurs se massent devant leur télévision ce soir-là ? 51,7% de parts de marché en deuxième mi-temps…

« Fallait-il regarder ce match ? Bonne question. Fallait-il diffuser ce match ? Meilleure question. A vrai dire, la seule qui vaille. Personne n’a parlé des publicités passées sur TF1 à la mi-temps. »

Zidane, Materrazzi, Battiston, Schumacher, Maradona…Des gladiateurs modernes. Du pain et des jeux.

Soyons cyniques, réjouissons-nous.

Eloge du mauvais geste, Ollivier Pourriol, éditions Nil

2 commentaires

  1. I do not even know the way i ended up below, but I considered this post was great. We dont know who you are but certainly you are likely to a renowned blogger if you arent already 😉 Regards!

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