L’Iran en 100 questions – Mohammad-Reza Djalili/Thierry Kellner

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En ce qui concerne le droit à la vie, le nombre extrêmement élevé de condamnations à mort, y compris de mineurs pour un large éventail d’infractions, préoccupe l’opinion publique internationale. Pour ce qui est des femmes, le code islamique ne leur accorde pas un droit égal au divorce, n’interdit pas la polygamie et exempte de peines les maris coupables du meurtre de leurs épouses supposées adultères.

Ahmadinejad, le Shah, Farah Diba, l’Ayatollah Khomeini , Golshifteh Farahani, Marjane Satrapi ou Chardortt Djavann, je ne sais pas, je ne comprends pas -mais j’essaie – pourquoi la question iranienne me fascine depuis toujours ou presque. Je dois avoir été marqué par le visage très très inquiétant de Khomeini quand j’étais petit. Il est pour moi le méchant originel, une sorte de Joe L’indien enturbané, un Darth Vador réel qui foutait les jetons à tous les gens normaux, à mes parents surtout, et même Yves Mourousi n’avait pas l’air de faire son malin quand il parlait de la révolution islamique au journal de TF1…On était en 1979, j’avais sept ans, l’âge de raison, et je réalisais à peine que le monde ne s’arrêtait pas au bout de la route de mon village. On me disait que Farah Diba était belle, moi je n’avais pas d’avis et Khomeini n’avait pas l’air d’accord. C’est tout ce que je savais mais je voyais bien que Ronald Reagan, ça l’inquiétait quand même vachement…

L’Iran, depuis que je suis petit nous a toujours été présenté comme un pays dangereux. Un ancien pays ami avec un empereur au nom rigolo – Le Shah – et une belle impératrice. L’Iran, pour ceux qui voulaient ignorer sa dictature, c’était un peu Monaco avant, quoi. Sauf qu’un jour le grand méchant enturbané a tout changé. Et ça a plus rigolé du tout.

Les années passaient, on parlait moins de l’Iran même si on savait que là-bas, loin, il y a avait ce pays pas fréquentable et inquiétant où les gens n’avaient plus trop le droit de rire.

Après, il y a eu Ahmadinejad. Très méchant, très menaçant, Ahmadinejad et en même temps ou presque on a découvert Marjane Satrapi qui nous a parlé de son Iran, pays au passé incroyable muselé par les Gardiens de la révolution. Puis il y a eu les Chats persans et on a commencé à deviner cette jeunesse vivante, à être touchés par la révolution verte réprimée dans le sang, c’est peut-être à ce moment-là qu’on a découvert le visage de Golshifteh Farahani…

Pour lutter contre le phénomène de la prostitution, le clergé à encourager le développement d’une tradition chiite : le Sigheh ou mariage temporaire, dont la durée oscille entre une heure et 99 ans. Les deux partenaires concluent, généralement sous les Gide de mollahs, un contrat selon les termes duquel la partenaire reçoit une dot à l’expiration dudit contrat. Cette pratique est une sorte de légalisation de la prostitution ou une dissimulation de la prostitution sous un voile acceptable du point de vue de la Charia.

Pourquoi est-ce qu’en Iran plus qu’ailleurs encore, on a l’impression que les jeunes nous ressemblent et qu’ils sont victimes d’une dictature de la pensée? Parce que la culture iranienne moderne, celle qui ne peut, ne doit pas s’exprimer, nous parle, qu’elle reprend certains de nos codes, qu’elle est plus proche que les autres en apparence. Sans doute pour ça que j’ai dévoré le roman de Djavann Les Putes voilées n’iront jamais au Paradis ! et que je m’apprête à commencer Désorientale de Négar Djavadi. Attiré, je vous dis. Sensible à une culture donc je perçois la souffrance sans pour autant en comprendre tous les enjeux, les racines, les nuances.

L’Iran pour les nuls. J’avais besoin de savoir façon Quid, de comprendre en termes simples. Tout, l’histoire de la Perse, l’Iran actuel, la révolution islamique, les mollahs, l’hypocrisie corrompue du régime actuel, la place de la femme dans cette société verrouillée, je voulais en savoir plus alors j’ai lu l’Iran en 100 questions. D’un œil un peu méfiant certes, le côté encyclopédie pour les nases, trois milles ans d’histoire résumée en trois paragraphes ou Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur la répression islamique sans jamais oser le demander peut donner envie de fuir, je le comprends. Ceci dit, ce livre, bien fichu, très scolaire, a le mérite de la clarté. Des faits. Objectifs et sans aucun point de vue polémiste. Une introduction en somme à un vaste sujet. Nécessaire et insuffisant comme un guide du Routard, efficace et éclairant aussi sur les questions qui n’en finissent pas de me turlupiner: les droits de l’homme et la condition de la femme. Résultat, Khomeini me fout encore plus les jetons maintenant que quand j’étais petit…

L’Iran en 100 questions, Mohammad-Reza Djalili/Thierry Kellner, éditions Tallandier

Toni Erdmann – Maren Ade

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Quitte à retourner au cinéma – je passe sous silence volontaire les innombrables films pour enfants que j’ai dû subir cet été, dans une ambiance climatisée, parfum Haribo Pop-corn – Quitte à retourner au cinéma donc, l’esprit encore un peu en espadrilles, le bronzage pas encore totalement disparu et la température extérieure pas vraiment automnale, nous avions envie de fraîcheur et de légèreté réjouissante. C’est rarement en Allemagne –je ne vais pas me faire d’amis teutons- qu’on trouve légèreté et fraîcheur. Quant à l’humour…Bon je sais, ces considérations sont aussi connes qu’injustifiées, mais l’Allemagne est pour moi une énigme que j’ai renoncé à résoudre depuis le 8 juillet 1982 un peu avant minuit, comprenne qui voudra.

La sensation cinéma de cette fin d’été nous vient donc d’Outre Rhin. Le film de Maren Ade, après avoir conquis Cannes a débarqué sur nos écrans, précédé d’une jolie réputation, voire d’une étiquette « surprise de l’année », aussi prometteuse que dangereuse.

Toni Erdmann, 2:45. La première information tient dans la longueur du film, taille péplum, qui a plutôt intérêt à tenir ses promesses. Les comédies – puisqu’on nous présente Toni Erdmann plus ou moins mais pas tout à fait, comme une comédie – sont en général rythmées, pas toujours drôles mais truffées de gags et plutôt courtes. 2:45, je suis inquiet.

Et de fait le film est long. Et lent. Plaisant, sympa, joli, gentil, mais long. C’est dommage car quand un film est trop long, votre esprit critique vous entraine toujours du côté des ciseaux. Et vous commencez à faire ce que la réalisatrice à votre avis aurait dû faire. Couper. Mais reprenons.

Toni Erdmann est l’histoire charmante et un peu désabusée d’une relation Père-fille qui s’est perdue dans notre monde vilainement globalisé. Ines est auditrice dans un cabinet de consulting. 37 ans, célibataire, tailleur impeccable, mine triste et portable vissé à l’oreille, elle mène à bien une de ces missions conseil-épuration, symboles de notre époque Goldman-sachsisée. Son père, Winfried, Pierrot lunaire débonnaire aux allures de Jacques Weber, se lamente de ne plus voir sa fille, de ne rien savoir d’elle. Alors il débarque sans prévenir dans sa vie, déboule à son travail à Bucarest et s’installe. Evidemment, Ines ne supporte pas le côté intrusif et naïf de Winfried, qui ne comprend rien aux us et coutumes du monde triste et caricatural des consultants.  Quelques gaffes et quelques jours suffisent à enterrer définitivement une relation déjà inexistante, Winfried disparaît et laisse Ines à ses certitudes péremptoires et sa tristesse abyssale.

Mais, oh surprise, Winfried le clown réapparaît et s’impose pathétique et hilarant, fausses dents et perruque improbable, dans le monde d’Ines. Il s’appelle désormais Toni Erdmann, tantôt coach et consultant, tantôt Ambassadeur d’Allemagne, il revient sans peur du ridicule et bouscule doucement ce petit monde pas très charmant.

Deux heures plus tard et après d’innombrables maladresses et situations absurdes au ralenti, Ines prend son père dans ses bras et il est bientôt temps d’aller se coucher.

Je ne peux pas dire que je me suis ennuyé, le film n’est pas mauvais et pas mal de séquences ont le charme bancal des premiers Jarmush. Les acteurs, Peter Simonischek surtout, sont très attachants. L’humour absurde, le portrait du monde des consultants et de ses conventions, ses personnages désincarnés, autant de raisons de trouver dans Toni Erdmann les ingrédients qui pourraient en faire une vrai réussite. Mais encore une fois, le film est trop long, il manque cruellement de rythme et j’ai fini par me lasser des pitreries slow motion de Toni le clown. Presque super mais pas tout à fait. Le sentiment de couper un excellent whisky avec un peu de flotte. Dommage.

Sweet world – Braids

 

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La caricature est facile. Et très tentante à priori. Braids, groupe électro canadien, originaire de Calgary et basé à Montréal a tout du combo de geeks, dopé aux algorithmes, sponsorisé par Casio et Texas Instrument. Leur musique est à première écoute, froide comme un hiver dans l’Abitibi-Témiscamingue, leur look, vraiment pas punk, pourrait évoquer un séminaire de jeunes militants LR de retour des JMJ– surtout les garçons – quant à  Raphaelle Standell-Preston, à l’instar de Liz Fraser des Cocteau Twins, disons qu’elle a tout misé sur sa voix. Mais ne nous arrêtons pas aux détails ou nous finirons par n’écouter que les BG de ce monde et Dieu (qui ?) sait que belle gueule ne fait pas belle voix, surtout sans autotune. BREF ! J’adore les Braids depuis une paire d’albums déjà et bien entendu, ça n’a rien à voir avec leurs origines canadiennes- Pays vénéré – Dois-je rappeler que le Canada a aussi vu naître Céline Dion, Garou et Justin Bieber ?

Les Braids donc, jouent avec leurs ordinateurs et tournent autour de la voix magique de Raphaelle. Et leurs mélodies, qui pourraient apparaître froides et désincarnées à certains, proposent par moments des envolées synthétiques qui n’ont pour moi aucun équivalent à l’heure actuelle. La voix de Raphaelle me rappelle le meilleur d’Anneli Ann Drecker à la grande époque de Bel Canto et je me prends à fermer les yeux devant ces sommets délicats. J’avais adoré le titre Ebben il y a deux ans et je découvre Companion, un EP qui m’accompagne depuis quelques semaines déjà. Sweet world (vieux titre que je ne connaissais pas) passe en boucle et Suzanne me demande, « C’est la douce, papa ? Oui mon lapin, c’est la douce ».

Tout est là dans ce live enregistré en studio. Sweet world y est rebaptisée 13 et on « profite », un peu étonnés peut-être, de l’absence totale de jeu scénique du groupe. Chacun joue sa partition, Raphaelle s’adresse au micro, presque gênée, Helmut/Taylor triture son ordi et Guy-Charles/Austin s’éclate à la batterie. Étrange atmosphère de chambre froide, un peu vide de substance. Raphaelle chante comme la Nicolette des premiers Massive Attack, bizarrement le batteur fait des merveilles dans un registre qu’on imaginait tenu par une boite à rythme, Helmut/Taylor tremble un peu sur ses boutons et puis soudain, tout ou presque s’anime.

Au bout de trois minutes, Raphaelle se met à bouger !! pas Madonna non plus mais, de fait, la chanson évolue, montée en puissance appuyée par un xylophone endiablé, batterie déchaînée (j’adore !!!) et puis soudain l’orgasme en direct ! furtive image surprise sur le visage d’un Helmut en plein effort sur sa machine. A voir au ralenti vers 5:28. Magique.

Je me moque bien sûr mais cette chanson tourne en boucle depuis des semaines sur mon mange-disques. La meilleure de l’année so far (à égalité avec The zoo de Fews). Alors qu’on se le dise, si tous les jeunes qui rentraient des JMJ avec une chemise bien repassée et une belle raie sur le côté me faisaient le même effet, on n’en serait pas là.

La magie dans les villes – Frédéric Fiolof

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La semaine dernière j’ai discuté pendant plus d’une demi-heure avec votre mère avant de m’apercevoir qu’il s’agissait d’une méduse.

Et bien voilà un texte qu’on aura bien du mal à qualifier. Roman? non, pas vraiment, fable, pourquoi pas, prose poétique, certainement. La magie dans les villes est une balade enchantée en forme de portrait désarticulé.

Il arrive qu’il efforce d’être celui qu’on voudrait qu’il soit. Il se rend à un dîner, à une soirée chez des amis, il accroche son cœur au porte-manteau et il fait des phrases qui tombent rondement dans la conversation.

Je n’ai pas eu le sentiment de lire ce livre mais de m’y glisser, ou d’y nager dans une eau très douce, entre chien et loup vers le soleil couchant. Étrange. La magie dans les villes est un portrait, donc. Celui d’un homme décalé, rêveur, tellement ailleurs qu’on se demande s’il parvient parfois à poser son pied sur la terre. Il est marié, sa femme est une muse complice, il a des enfants, il se plie parfois aux exigences de la vie en société, mais très vite il retourne à ses considérations parallèles, à son monde onirique visité par un ange et par une fée vieillissante. Il se balade dans la ville, le nez en l’air et on tourne les pages, charmés par ce Pierrot lunaire d’un autre monde dont on envie la liberté, dont on ressent la tristesse par moment, dont on admire le côté Peter Pan.

Il prévient ses enfants que les lendemains de fête sont traditionnellement un peu tristes (c’est un phénomène naturel). Il précise toutefois que, sur la longue durée, ces événements-là font généralement de très bons souvenirs.

La magie dans les villes est un texte déroutant, plus proche de la poésie que du roman, c’est sûr. Il doit être lu comme on regarde un tableau, on doit s’en approcher, le regarder à la loupe, se réjouir des dizaines de phrases sublimes et simples qui le jalonnent. On doit accepter aussi, je pense, de ne pas tout saisir, de profiter d’une part de flou artistique qui donne sa vraie couleur au tableau ; Il faut prendre du recul pour envisager le texte. Y revenir peut-être, prendre une page au hasard, s’y plonger et s’y perdre. Inclassable, La magie dans les villes est bien plus qu’un Ovni littéraire, c’est une ode à la lenteur, un plaidoyer absurde pour le droit à marcher à l’envers. Une matière étrange, douce et suave.

Voilà qui ferait sans doute une jolie fin de roman. Or ton truc, ce n’est pas un roman…A peine un hoquet de l’âme.

La magie dans les villes, Frédéric Fiolof, Quidam éditeur.

Madame Bovary – Gustave Flaubert

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Avant qu’elle se mariât, elle avait cru avoir de l’amour; mais le bonheur qui aurait dû en résulter n’était pas venu
Et Emma cherchait à savoir ce que l’on entendait par les mots de félicité, de passion et d’ivresse, qui lui avaient paru si beaux dans les livres.

Un jour, il faisait beau et je regardais le ciel bleu, la tête tristement appuyée contre la vitre, je me suis dit qu’avant de me lancer dans la folie (chacun sa folie) de la rentrée littéraire –Oulala, quelle excitation, tous ces livres sur les étals- je me ferai bien un petit classique. Un truc que j’aurais dû lire il y a des années à l’école. Mais moi, à l’école, même en section littéraire, je ne lisais pas. Je mourrais d’ennui rien qu’en parcourant la quatrième de couv’ d’un Balzac, d’un Stendhal ou d’un Zola dont je préférais l’homonyme footballeur italien qui fît les beaux jours de Chelsea au début des années 2000. Bref, en matière de classiques, j’avais zappé mon XIXème siècle. Bovary, je connaissais bien sûr. Qui ne connait pas l’histoire de cette femme affligée par les tourments de l’ennui conjugal.

C’est Jean Rochefort qui m’a donnée envie de lire Madame Bovary. Enorme. Et paradoxalement, c’est Charles Bovary « Tout mou comme un Chocapic dans un bol » que j’ai eu envie de rencontrer. Je me suis dit qu’il y avait quelque chose dans ce personnage supposé insignifiant, que j’avais envie de découvrir.

De vagues souvenirs de jeunesse sont  venus me rappeler à quel point la lecture des classiques pouvait être fastidieuse. Des phrases loooooongues, des descriptions interminables qui font décrocher les esprits vagabonds, me perdent et me rattrapent, me font relire la même page, oublier ce que je viens de lire. Je n’avais pas parcouru trois pages que j’avais envie d’arrêter. Très bien. J’ai du mal à lire alors je vais écouter Bovary. En podcast. Pas une grande idée…

Des heures de diction monotone me dressent un tableau dominé par des tons gris. L’ennui transpire jusque dans la voix de la liseuse. Je soupire pendant toute la première partie, celle de l’adolescence de Charles, gamin sage et inintéressant , couvé par une mère trop présente, pas brillant, pas passionnant, qui se marie à une veuve qu’il n’aime pas mais qui meurt vite, qui tombe amoureux sans même sans rendre compte de la petite Rouault, Emma, mais qu’il n’est même pas fichu de demander en mariage. Ça sent la tristesse à tous les étages et très vite, la jeune Emma se rend compte qu’elle vient de signer pour une vie monotone…Je ne vais pas vous raconter l’histoire, vous la connaissez. Madame rêve, comme dans la chanson et finit, de déprimes en déménagements par céder à la tentation de l’amour passion. Amants, exaltation et désespoir, tout y passe.

Mais très vite, c’est la surprise, je me laisse prendre par le rythme de la campagne normande, je vis la lenteur du XIXème siècle, je lâche l’autolib et je reprends le livre en mains. Les amours déçues d’Emma, son glissement progressif vers une vie de mensonges, ses dettes insurmontables, tout annonce une fin dramatique que l’on pressent tout d’abord, puis qu’on attend résolument. Charles le falot dévot est entrainé dans la chute et se révèle, magnifique, dans les toutes dernières pages du livre. Il a refusé jusqu’au bout de se voir en cocu et même confronté à l’évidence, quand il n’y a plus rien à défendre que l’amour pour sa défunte épouse, Charles reste digne et fort avant de s’éteindre, le seul peut-être qui ait jamais su ce qu’aimer voulait dire. Alors réhabilitons Charles ! même s’il est mou comme un Chocapic.

Madame Bovary, Gustave Flaubert, Le livre de poche.

Peleliu – Jean Rolin

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En quatre jours de combats incessants, souvent au corps à corps, pour s’emparer des hauteurs les plus méridionales de Bloody Nose Ridge, ce premier régiment, placé sous le commandement du colonel Lewis Puller, dit « Chesty » Puller, fut presque anéanti, mille sept cent quarante-neuf de ses hommes ayant été tués ou blessés.

On pourra toujours se demander ce que Jean Rolin est allé foutre au beau milieu du Pacifique, sur une île minuscule dont seuls les férus d’histoire ont un jour entendu parler. Peleliu, minuscule bout de terre presque paradisiaque mais pas vraiment, coincé au cœur de l’archipel des Palaos a été le théâtre d’une des bataille les plus sanglantes de la deuxième guerre mondiale.

Envahie par les japonais, l’île, idéalement placée au milieu d’un axe stratégique, pourvue d’un aéroport… enfin d’une piste d’atterrissage, Peleliu de Septembre à Novembre 1944 s’est transformée en Verdun du Pacifique, un cimetière à toit ouvert traité au napalm qui a vu les deux armées s’entretuer jusqu’au dernier homme ou presque. L’enfer de Peleliu.

Soixante-dix ans après la bataille, Jean Rolin débarque sur cette île paresseuse, au charme incertain et court après le fantôme de cette terre martyrisée. De mangroves en montagnes, l’écrivain se balade, déambule, flâne, porte un regard distrait mais précis sur le calme ennuyé de ce sanctuaire oublié. Peleliu a effacé les cicatrices, le temps s’en est chargé, et la vie a repris, comme si de rien n’était, nonchalante et lente. Rien à signaler sur Peleliu que le contraste saisissant entre le silence accablé de soleil et la fureur d’un passé pas si lointain finalement.

Bien, bien. Je me demande quand même. Je comprends, à la limite, que Rolin ait eu cette curiosité, la même qui pousse à marcher dans les rues d’Oradour sur glane le nez en l’air un soir d’été, je peux comprendre ce désir de souligner un contraste, j’y vois même un élan  poétique pas inintéressant, pourquoi pas. Ce qui m’interroge par contre, c’est l’intérêt à accompagner Rolin dans cette démarche. Honnêtement, je me demande vraiment s’il y avait matière à écrire un livre. Un article aurait suffi, quelques pages, quelques phrases. Rolin, qui publie peut-être trop en ce moment, nous avait déjà embarqué sur des sentiers très personnels avec Savannah son livre précédent, déambulation endeuillée dans les rue de la cité géorgienne. Il revient avec Peleliu, autre déambulation dont on cherche parfois en vain le but ultime. Et je me prends à regretter les premières pages fantastiques des Evenements, son dernier roman, qui lui, m’avait embarqué sans jamais m’ennuyer.

Parfois beau, souvent chiant. Avec, en prime, un petit côté Professeur Rolin.

Comme tout le monde, j’éprouve un certain plaisir, teinté de vanité, à initier des nouveaux venus aux connaissances que je viens moi-même d’acquérir.

Peleliu, Jean Rolin, éditions P.O.L

 

Le poids du cœur – Rosa Montero

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On n’entendait que ce couic-couic et le tintement des vis d’une pauvre androïde dont personne n’avait accompagné la fin et que personne n’avait pleurée. Des vies de mascarade, des morts misérables.

Ouaip…J’avais fait connaissance avec Bruna Husky le mois dernier. La rep de combat, héroïne Des larmes sous la pluie, le premier roman futuriste de Rosa Montero. J’avais aimé cet univers à la Blade Runner où les replicants hautement périssables côtoyaient les humains et quelques extra-terrestres égarés dans un monde en pleine déliquescence. Pas de la grande littérature, pas non plus un truc onirique post-nucleo-poétique à la Volodine mais une histoire qui se tenait vraiment, des personnages pas inintéressants, et puis cette rep de combat, Bruna, obsédée par sa mort programmée trois ans plus tard. De la bonne lecture estivale, pas dénuée de finesse qui m’avait poussé à acheter la suite, le récent Le poids du cœur –Vilain titre, de style saga estivale TF1 des années 90 – où on nous promettait de retrouver Bruna la rep dans de nouvelles aventures galactico-psychologico-instrospectives.

Parce qu’il faut bien se le dire, Bruna, dont la nature artificielle voudrait que ses états d’âmes approchent du néant, est en fait une boule d’émotions qui passe sa vie à faire le décompte des jours qui lui restent en se posant et reposant les mêmes questions existentielles, Qui suis-je, d’où viens-je et où vais-je ? Détective privée, Bruna enquête sur des disparitions et se retrouve mêlée, bien entendu, à un vaste scandale post-nucléaire qui la fera voyager, non seulement sur la terre, dans des contrées oubliées voire effacées de notre planète, mais aussi sur Labari, sorte de satellite artificiel lui aussi, où vivent 700 millions d’humains –plus ou moins, le recensement n’est pas précis…- au cœur d’une dictature religieuse et spirituelle qui pourrait passer pour un mélange inquiétant de toutes les dérives totalitaires connues, le côté République Islamiste étant sans doute la caricature la plus évidente. Mais qui regarde bien pourra aussi y voir l’ombre de Ron Hubbard voire de Game of Thrones dans une scène où Bruna joue bien malgré elle les Arya Stark en pleine initiation stoïciste…Soit.

Entre temps, Bruna tombe amoureuse de son ostéopathe/ sophrologue, se rend compte qu’elle n’est pas unique –après tout c’est un clone, un modèle de série- et rencontre un de ses doubles, est poursuivie par une veuve noire et par le commissaire Lizard, son ex, dont elle ne sait plus s’il est digne de confiance ou pas, s’entiche d’une gamine russe caractérielle et continue à picoler du vin blanc dès qu’elle a cinq minutes.

Bon… je ne me suis pas régalé. J’ai lu très vite, pas sans plaisir mais je me suis parfois dit que ce roman était un peu décousu, qu’il partait dans tous les sens, que le scénario était souvent prétexte à digression. Les mondes que Rosa Montero décrit sont bien sûr intéressants, mais pas si originaux et le chaos qu’elle évoque sur une terre unifiée au gouvernement global corrompu, évidemment, et secoué par des guérillas ultra nationalistes ou ultra religieuses n’a malheureusement rien de surprenant. Rien du tout. Reste un plaisir paresseux à tourner les pages, le même, coupable qui te fait regarder, très tard, une pauvre série mal doublée sur TF1 ou M6 un soir de déprime dans un hôtel Ibis …voilà, voilà.

Le poids du coeur, Rosa Montero, éditions Métailié

 

Les putes voilées n’iront jamais au Paradis – Chardortt Djavann

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L’adultère est un crime dont le châtiment en Iran est la peine de mort, y compris pour les hommes, même s’ils ont droit à quatre femmes officielles. Parce que, selon la Charia, lorsqu’un homme commet l’adultère, il déshonore non pas sa femme, mais un autre musulman, en lui volant, violant son bien : mère, sœur, femme, fille ou nièce.

Evidemment le titre ne pouvait pas laisser indifférent. Je n’aime pas les titres à rallonge, je les trouve suspect, j’y vois toujours une forme d’arnaque, un truc à la Katherine Pancol de Relay H. Les putes voilées n’iront jamais au Paradis ! Provocateur ou racoleur, le titre interpelle c’est sûr, il ne passe pas inaperçu . Comme les Femen brandissent leur seins nus pour défendre la cause féminine, Chardortt Djavann ne fait pas dans la demi-mesure. Elle y va de bon cœur (expression mal choisie) pour décrire , au-delà de la conditions des femmes en Iran, celle des prostituées dans un pays enfermé dans des dogmes moralistes qui virent très vite à la schizophrénie collective.

L’homme musulman est une victime. Il tente de se protéger comme il peut de l’agression permanente dont il est la cible. Le corps de la femme, celui dont il est issu, qui le torture, l’excite, le frustre. Ce corps qu’il désire et le salit, passe son temps à le provoquer, à se pavaner devant lui, à lui rappeler sa faiblesse et l’éloigner des causes nobles et pures dont il ne devrait jamais s’éloigner. La femme est mère et pute à la fois. Elle ne mérite pas le respect.

La plupart des hommes éjaculent en nous comme ils pissent aux chiottes, sans aucun respect.

L’amour, dans l’univers de Chardortt Djavann, n’a pas de place. On en parle que de saillie, de bites enfoncées dans des bouches de fillettes mariées de force, d’accouplements bestiaux, violents, honteux, autant pour l’homme que pour la femme. Ne t’abaisse pas, toi l’homme à céder au piège que la femme te tend. Méprise-la, baise-la. Prend quatre femmes, tu y as droit. Prend une « sigheh » en plus, une partenaire sexuelle temporaire, si ça te chante. Fais-lui ce que tu veux. Ramasse des putes en tchador dans la rue. Une femme qui marche seule est probablement une pute. Viole-la, c’est de toute façon de sa faute. Sa nature même est provocation. Elle est coupable.

Que dire ? Comment juger un livre dont le propos est tellement fort, tellement choquant. Chardott Djavann a connu la prison à treize ans car elle refusait de porter le voile. Ses deux meilleures amies ont été assassinées comme on abat des chiens errants dans la rue. Aujourd’hui en France, l’écrivaine veut interpeller et parler au nom de toutes les femmes iraniennes, victimes expiatoires de la République Islamique, qui, en voulant nier le sexe, crée une société hypersexuée, brutale, contre nature, où les petites filles sont des proies en sursis et les mâles des êtres frustrés qui réfléchissent avec leur appendice, le soulagent comme des gamins honteux.

Comment expliquer à ces hommes occidentaux que dans la sainte ville de Mashhad, lorsqu’un bref instant un tchador noir s’entrouvre, le feu d’artifice s’allume dans le regard des mâles frustrés qui ne pensent qu’à y pénétrer ?

Portraits de prostituées à qui Djavann donne la parole dans une fiction qui a la force d’un documentaire. Parole crue, sans détour. Le sexe est le sexe, on ne détourne pas la tête. On lit, on regarde on écoute. Fellation, sodomie, tchador, lapidation, pendaison. Tout y passe. Dans l’ordre ou le désordre. Evidemment, les esprits chagrins critiqueront la forme, voire le propos. Chardortt Djavann refuse la nuance et aucun homme ne peut trouver grâce à ses yeux. Les hommes sont des porcs. Tous. Les femmes sont des victimes. Toutes. Peut-être que la force du trait desservira l’écrivaine, certains, sans doute hurleront à la caricature voire à la calomnie. C’est dangereux de débattre de l’Islam et de ses préceptes comme le fait Djavann. C’est courageux aussi. L’état de sidération dans lequel le 7 janvier 2015 nous a plongés, nous interdit, semble-t-il, de porter un regard critique sur la façon dont une religion considère la place des femmes au sein de sa société. Ça aussi c’est choquant.

Les putes voilées n’iront jamais au Paradis !, Chardortt Djavann, éditions Grasset

 

L – Thibaut Klotz

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Ce monde marche sur la tête, moi je vous le dis. Je détourne des milliards qui ne seront jamais rendus, juste pour le fric, juste pour le fun, et voilà que je deviens la dernière tétine à la mode pour enfants de nantis.

Hein ?? C’est très étrange. J’avais très envie de lire ce livre, dont j’adore l’éditeur. J’étais très curieux aussi des critiques que j’avais parcourues vite fait comme ça entre deux vidéos de chatons sur FB. Et puis le pitch semblait très prometteur… »Trois traders se suicident dans trois villes d’Europe, à chaque fois dans le sillage d’une femme fatale à la chevelure tantôt noire, tantôt blonde… »

Elle avait l’âge auquel les femmes commencent à regarder en arrière, alors même que les hommes n’ont d’yeux que pour elles.

Ça sentait bon la fantaisie policière de bon goût. D’autant plus que la quatrième de couv’ laissait volontiers transpirer un humour fin, très fin. Je salivais, je voyais déjà apparaître un petit bonheur frais de l’été. Un truc à siroter la truffe au vent , un Pastis glacé dans la main gauche. Les premières pages ne m’ont pas déçu. Portrait de petit flic besogneux, Arthur Vega, ni con ni doué, juste ordinaire, et ces traders qui commencent à se ramasser à la pelle. Tout va bien.

Et puis. Et puis, après dix pages, changement de chapitre. Mais pas seulement. Changement d’univers aussi, de couleur d’encre, histoire de nous faire comprendre que si jamais on s’était cru débarqué chez Vargas ou un de ses émules, on avait fait fausse route. L’encre grise nous offre un récit parallèle à l’écriture soutenue et au propos aussi poétique que confus.

Deux pages grises et les glaçons manquent déjà à mon Pastis. Je commence à regarder ailleurs, à relire les mêmes lignes plusieurs fois, à confondre des prénoms qui n’évoquent rien, à me demander pourquoi Thibaut Klotz m’a dérangé, moi qui m’était si bien installé dans ses premières pages. Et ça a continué. Retour aux pages noires, chapitres Arthur Vega agréables fin et fluides, à défaut d’être limpides, et puis retours au gris et à ces personnages de femmes, Jeanne, Virginie dont on se demande, et c’est bien volontaire ce qu’elles voudront bien nous apprendre, plus tard. Si je tiens jusque-là…parce que je me perds, que mon esprit s’échappe, qu’il passe à travers de ce livre comme on traverse un tunnel non éclairé, espérant la lumière au bout, quelque part. Oui j’ai songé à m’arrêter quand, une nouvelle fois, je me suis retrouvé dans un brouillard esthétique au début d’un chapitre gris…

Suspension fugitive de l’escarpin leste au-dessus de la bordure graniteuse du trottoir, pilant devant les jointures assassines bornant la ligne entre bitume et sable, poutre d’équilibriste mouchetée d’un tapis de samares gorgées d’absinthe, à l’ombre des érables en rut, bras dépliés comme les voiles plumeuses d’une cigogne noire en plein vol, elle marchait, un bouquet de roses à la main.

Et puis, à la faveur d’une insomnie moite (il fait chaud ici), enfermé dans les toilettes pour ne pas réveiller l’assemblée des ronfleurs, j’ai poursuivi et terminé ce L intriguant malgré tout, dont je ne pourrais pas dire qu’il n’est pas de qualité. Vraiment, il y a du talent, beaucoup même chez Thibaut Klotz, mais qui m’a laissé au bord de la route, que j’ai regardé passer de loin, comme une vache broute en observant un train dont elle sait qu’il va trop vite pour qu’elle le rattrape un jour…

L, Thibaut Klotz, éditions Le nouvel Attila

Corrosion – Jon Bassoff

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A cette époque, je passais beaucoup de temps à lire, sauf que ce n’était pas des livres de classe, c’était une bande dessinée intitulée Au bout du combat, et le personnage principal s’appelait le Soldat, un putain de psychopathe qui n’hésitait pas à flinguer les arabes jusqu’au dernier si ça pouvait faire de l’Amérique un endroit plus sûr.

Wow. Sans filtre. Petite plongée au fond de la cuve bien crade de l’Amérique côté white trash. Une Amérique décadente, malade de sa violence identitaire, de sa religion, de sa mémoire. Une Amérique lépreuse qui part en lambeaux, flinguée par ses propres enfants devenus des monstres parricides.

Stratton, petite ville, quelque part, nulle part dans un état anonyme. Joseph Downs, vétéran de l’Irak, fatigué, défiguré, tombe en panne et se traîne jusqu’au premier bar. Ambiance Western moderne. Regards en coin, bourbon, calme avant la tempête.

Un homme maltraite sa femme, Joseph intervient, bagarre. Joseph/ Freddy Kruger repart avec la belle. Corrosion pourrait commencer comme un film de Tarantino. Une mise en scène presque clichée, où on imagine les portes du saloon qui grincent et les silences qui parlent autant que les regards haineux.

Mais cette scène tout en testostérone n’est sans doute rien de plus qu’un camouflage. Lilith, la femme battue, part avec Joseph et convoque l’enfer. L’enfer ordinaire, celui qui hante l’Amérique au quotidien. Celui qui se nourrit des rêves dépassés et de la violence banalisée. Les vétérans ne savent même plus pour quoi ils se sont battus. Trump déclare « Make America great again » mais le ver est déjà dans le fruit et Satan semble bien avoir gagné la partie. Corrosion est un cauchemar aux airs familiers, une vision apocalyptique  d’un Oncle Sam qui ressemblerait de plus en plus à un SDF prêt à tout pour se venger, pour se retrouver ou tout simplement savoir qui il est. Dire que Corrosion est le roman de la décadence US est sans doute exagéré mais il porte les stigmates de la maladie, comme Joseph porte sur son visage la laideur de la vérité.

J’ai lu ce roman, proche parent du génial Diable tout le temps de Donald Ray Pollock comme on boit (trop)un sale rosé pas frais en voyant la gueule de bois arriver. Pas pu m’arrêter. Il a fallu que je le descende, le plus vite possible. Que je l’expédie, partagé entre fascination et dégoût.

J’ai retrouvé Benjamin Whitner et William Faulkner dans ce grand roman prophétique, noir et crasseux, habités par les deux démons de l’Amérique, le flingue et la Bible. Je me suis dit que Jon Bassoff avait raison et que l’Amérique était vraiment décadente cette fois et qu’elle foutait les boules. Et puis j’ai commencé à avoir peur que tous les White Trash aillent voter en Novembre.

Corrosion, Jon Bassoff, éditions Gallmeister.