I love Dick – Chris Kraus

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Je me suis mise avec Sylvère par ce que je voyais comment je pouvais l’aider à prendre sa vie en main. Je suis attirée par toi par ce que je vois comment tu peux m’aider à ruiner la mienne.

Je me suis évidemment laissé abuser par cette couverture vert pomme au titre pour le moins taquin, voire coquin. I love Dick, rigolo d’ailleurs de voir que Flammarion n’a pas voulu traduire cette merveilleuse déclaration qui peut, et doit bien entendu se lire à l’endroit comme à l’envers. I love Dick, comme J’aime Robert ou comme…J’aime la bite. Voilà c’est dit mais c’est important de dire les choses telles qu’elles sont avant de rentrer dans le vif du sujet, de s’atteler à ce roman-essai-journal autobiographique en partie ou complètement, sorti aux USA en 1997 dans un anonymat quasi complet et qui est revenu de nulle part au bout de quelque années pour conquérir le statut envié de roman culte chez nos amis ricains.

Cher Dick,

C’est Charles Bovary. Emma et moi vivons ensemble depuis neuf ans. Tout le monde sait ce que ça veut dire. La passion devient de la tendresse, la tendresse mollit. Le sexe disparaît au profit d’une chaude intimité.

Alors, je ne sais pas si ce roman mérite qu’on le porte aux nues, il est à la fois complètement baroque, barré, très snob, parfois insupportablement chiant, bourré de références artistiques, littéraires et philosophiques, Antonin Artaud, Deleuze, Céline, Flaubert, Sophie Calle, Virginia Wolf, Updike, Marivaux, Lacan et des wagons d’artistes en tous genres, convoqués à chaque page dans ce qui ressemble par moments à un manifeste pour l’onanisme intellectuel.

Oui mais voilà. On termine I love Dick et on sait qu’on ne l’oubliera pas. Je n’ai bien sûr jamais rien lu de pareil. Ni dans le propos, ni dans la structure. I love Dick, c’est à part. Chris Kraus est une artiste américaine. Elle vit avec Sylvère Lotringer, philosophe français. Le couple vit un amour dépassionné, confortable depuis neuf ans. Sylvère est plus âgé et le couple ne partage plus qu’une infinie complicité et une tendresse sincère. Ils rencontrent Dick, une autre figure de l’art californien. Et tout bascule.

Au cours d’une soirée agréable, le couple se lie avec l’artiste, et Chris à peine après avoir quitté la maison de Dick, sent que cette rencontre va bouleverser sa vie. Chris est tombée amoureuse de Dick. Amoureuse d’un homme qu’elle n’a fait que croiser ou presque en compagnie de son mari. Et le couple commence à discuter de cette situation, à s’en nourrir, à ne plus penser qu’à cette rencontre qui redéfinit les contours de leur vie. Chris est attirée sexuellement par Dick. Sylvère est partagé entre jalousie, résignation et excitation. Ils commencent à écrire des lettres à Dick. Des dizaines de lettres qu’ils n’envoient pas. Sylvère laisse d’innombrables messages sur le téléphone de Dick. Qui ne répond pas, ne rappelle pas et laisse le couple écrire seul l’histoire de ce fantasme obsessionnel. Le transformer en happening, en oeuvre d’art. Les semaines passent, les mois. Chris part seule à travers l’Amérique et continue à se livrer par écrit. Considérations multiples sur la femme dans le couple, sur l’art, sur la sexualité. Elle quitte Sylvère toujours autant attiré par Dick.

Cher Dick,

Sylvère et moi venons de décider d’aller à Antelope valley pour placarder ces lettres tout autour de ta maison et sur les cactus. Je ne sais pas bien pour l’instant si nous resterons dans les parages avec une caméra (une machette) pour filmer ton arrivée mais nous te tiendrons au courant de notre décision.

Je t’embrasse,

Chris

Troublant. A pas mal d’égards. L’analyse du couple, des désirs, fantasmés ou assouvis, la quarantaine et sa sexualité, la place de l’individu dans le duo marital. Je me suis un peu perdu, j’avoue dans les méandres de la pensée vaguement trop intellectuelle de Chris Kraus dont le cœur du livre s’éloigne du roman pour s’approcher de l’essai. Reste que ce happening artistique peuplé de personnages réels et inspiré de la propre vie des protagonistes est un exercice de style dont j’ai pensé plusieurs fois interrompre la lecture après une sévère attaque de bâillements mais que je suis heureux d’avoir poursuivi ne serait-ce que pour le dernier chapitre qui s’intitule sobrement « Dick répond », et quelle réponse de la part de celui qui nous parait le moins cinglé du lot qui soudain apporte l’équilibre qui manquait à un livre qu’on finit par refermer en se disant. Merde, finalement c’était vachement bien.

Tout ce que je peux dire c’est qu’avoir été pris comme objet d’une attention si obsessionnelle après des rencontres géniales mais pas particulièrement intimes ni remarquables espacées de plusieurs années a été et demeure encore totalement incompréhensible pour moi. Cette situation m’a tout d’abord rendu perplexe puis m’a franchement gêné et mon plus grand regret aujourd’hui c’est de ne pas avoir trouvé le courage de te dire et de dire à Chris à quel point cela me m’était mal à l’aise d’être, contre mon gré, l’objet de ce que tu m’as décrit au téléphone avant Noël comme une espèce de jeu bizarre.

I love Dick, Chris Kraus, éditions Flammarion.

La succession – Jean-Paul Dubois

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Enfant, je grandis donc devant Spyridon qui marinait devant sa tranche de cervelet, un père court-vêtu vivant comme un célibataire, et une mère quasiment mariée à son propre frère qui aimait dormir contre sa sœur et devant les litanies de la télévision. Je ne savais pas ce que je faisais parmi ces gens-là et visiblement, eux non plus.

Jean-Paul Dubois fait partie de cette caste enviable et vénérée, avec les Echenoz, les Modiano, les Chalandon et bien d’autres, celle des écrivains soixantenaires, cheveux poivre et sel, regard énigmatique et sagesse apparente, qui nous racontent avec une finesse et un brio presque insultants pour les autres, le monde dans lequel nous vivons. Quand Dubois sort un livre, je l’achète et je le dévore. C’est comme ça. Sa plume me parle, elle s’adresse à moi. Ses phrases glissent les unes après les autres, faciles, naturelles sans effort apparent. Dubois nous parle des hommes, ceux qui vont mal souvent. Il explore le cœur des mâles en peine et je me réjouis toujours de cette mélancolie automnale presque douillette, de ce pull que je prends plaisir à enfiler alors que les nuages se rapprochent et que les jours raccourcissent. Jean-Paul Dubois est un écrivain de l’automne, c’est vrai. Ses thèmes sont souvent aussi gris qu’un matin de novembre mais il parvient toujours à dissimuler sa mélancolie derrière une belle dose d’humour rassurante.

Trois ans qu’on avait plus eu de ses nouvelles. Rien depuis Le cas Sneijder. Je me languissais. Et puis La succession s’est annoncée pour la rentrée. Enfin un nouveau Dubois. On retrouve l’écrivain dans toutes les revues, chez Augustin Trappenard et au Masque et la plume, entre autres. Surprise, il se fait étriller par la bande à Garcin. Dubois Démonté par tous les chroniqueurs présents qui se sont ennuyés à la lecture du roman et qui ont trouvé cette Succession d’une noirceur intolérable…ça commençait mal.

Dès les premières pages, je retrouve la fabuleuse virtuosité de l’écriture de Dubois. J’adore, c’est tout. J’ai toujours le sentiment qu’il écrit son histoire en une fois, une seule prise enregistrée live. Impression de fluidité, de facilité. L’écrivain nous raconte l’histoire de Paul Katrakilis, jeune toulousain émigré en Floride pour y devenir joueur pro de Cesta punta à la petite semaine. Miami, les frontons, les palmiers, une vie éloignée de son histoire familiale un peu trop pesante. La mère de Paul s’est suicidée, son oncle s’est suicidé, son grand-père s’est suicidé. Et puis un jour, Paul est convoqué au consulat et on lui apprend que son père lui aussi vient de se donner la mort.

Tout le monde savait bien que les types de mon genre, les indécis, les procrastinateurs, les lâches, invoquaient toujours le même destin, les morts, les fantômes, Huntington et même les formes les plus larvaires de l’existence, pour s’exonérer de leur faute.

Autopsie d’une maladie atavique, portrait de famille, la succession dissèque tout en finesse l’héritage dont on voudrait se défaire mais dont on est prisonniers malgré nous, tout ce passé qui nous revient toujours à la gueule, quoiqu’on fasse et quoi qu’on dise. Il y a quelque chose d’extrêmement fatal et résigné chez Dubois dans ce roman effectivement très gris, charmant malgré tout à de nombreux moments, peuplé de personnages très hauts en couleur mais résolument désespéré malgré tout. Je comprends qu’on n’aime pas ce roman. Il refuse de se tourner vers la lumière. J’éprouve presque de la gêne étant donnée la nature du sujet et son traitement, à dire que je l’ai aimé. Mais j’ai été touché très à de nombreuses reprises, notamment lors de la visite de Paul à Key West où l’ombre d’Hemingway et son cortège de suicidés hante les rues. Paul est faible et cherche la lumière sous les tropiques mais bientôt c’est la nuit qui le rattrape, inexorablement. Ça y est j’ai froid. Je vais me faire un petit feu.

La succession, Jean-Paul Dubois, éditions de l’Olivier.

Station Eleven – Emily ST.John Mandel

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Je me demandais si certains pays, de l’autre côté de l’océan, avaient été épargnés. Je me disais que si je voyais un avion, cela prouverait qu’il y en avait encore, ailleurs, qui décollaient. Pendant toute la décennie qui a suivi la pandémie, je n’ai pas cessé de regarder le ciel.

Quoi de mieux pour fêter la rentrée et le retour de la pluie qu’un bon gros livre sur la fin du monde? Honnêtement je ne vois pas, surtout si c’est un roman avec une couverture aussi gaie qu’un jour de pluie sur la plage d’Ostende. Je ne sais pas pourquoi, j’adore les romans post-apocalyptiques. En général ils me bouleversent autant qu’ils me passionnent. C’est The Road de McCarthy qui m’avait remis à la lecture il y a quelques années quand je n’étais plus capable de lire autre chose que France Football. J’avais versé ma petite larme et repris le chemin des librairies. Ah… le bonheur indicible d’un bel holocauste littéraire…

Après il y avait eu En un monde parfait de Kasischke  et puis bien sûr la Constellation du chien de Peter Heller, qui reste ma plus belle émotion de ces dernières années. On pourrait d’ailleurs se dire, à la lecture de ce Station Eleven qu’Emily St. John Mandel n’a finalement pas inventé grand-chose. Les thèmes qu’elle reprend ont déjà été explorés plus d’une fois et notamment dans les romans précités. A croire que tout le monde s’accorde sur une vision quasi-unique de cette fin du monde promise. Une bonne grippe à prise rapide et 99% de la population mondiale est effacée des tablettes en quelques jours. Plus rien. Plus d’avions, plus d’électricité, plus de téléphone, le retour à une ère ancienne, celle des communautés locales isolées et inquiétantes, une société primaire, violente, qui tue pour survivre et qui a très vite oublié d’où elle était venue. Les anciens tentent de garder la mémoire d’un passé qui s’efface mais les temps sont troubles et propices au chaos.

De tout ceux qui étaient présent ce soir-là, ce fut le barman qui survécut le plus longtemps. Il mourut trois semaines plus tard, sur la route, en quittant la ville.

Mais, j’ai adoré ce livre. Bien au-delà d’un très vague air de déjà vu, ce qui marque avant tout à la lecture de Station Eleven, c’est sa structure chorale, ses chapitres, ses personnages qui se chevauchent entre passé pré-catastrophe et quotidien post-apocalyptique. Le roman commence par le récit de la mort d’un acteur célèbre qui joue le Roi Lear sur une scène de Toronto. Quelques heures après son décès, le monde basculera et la grippe de Géorgie emportera l’Homme (Grand H). Sur scène, près des coulisses, il y a cette petite fille, Kirsten, qui voit l’acteur s’effondrer. C’est cette même petite fille que l’on retrouve, adulte, au sein d’une symphonie qui parcourt les villes dévastées.

Et ainsi Emily St. John Mandel tricote et détricote son roman, au gré des rencontres et des flash-back qui ne pendront tout leur sens, évidemment qu’à la fin du roman.

Comment reposer Station Eleven quand vous l’avez pris en mains? Difficile. Sauf si vous êtes obligés et que vous avez une vie à mener, mais ce texte fort, tellement visuel et évocateur qu’on attend bien sûr son adaptation au cinéma ne pourra vous laisser indifférent. Très efficace, pas désespéré – BEAUCOUP moins que The road – ce roman est un bel hommage à l’homme et à sa capacité à se sublimer pour toujours rechercher le beau. Un peu comme si une rose voulait éclore dans un tas de fumier. Ok j’exagère.

Station Eleven, Emily ST. John Mandel, éditions Rivages.

Victoria – Justine Triet

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Virginie Efira est une bonne actrice. Voire une magnifique interprète. Ça parait un peu con de dire ça mais avant la séance d’hier soir, je ne le savais pas.  Jusque-là, et depuis son départ de la Nouvelle Star – c’était au siècle précédent ou presque -, Virginie Efira n’avait joué que dans des niaiseries tièdes, des comédies bof où on avait misé sur sa bonne humeur légendaire et consensuelle, son sourire charmant et sa silhouette parfaite. Je l’avoue, l’Efira comédienne ne m’intéressait pas vraiment. Il a fallu que la presse se fasse l’écho de ce Victoria, qu’on dise ici et là qu’elle avait enfin trouvé le rôle de sa jeune carrière pour qu’on se précipite, le cœur en avant et l’a priori bienveillant.

On nous annonçait une comédie hilarante, c’est Télérama qui le disait sur l’affiche, mais même si je me suis marré plus d’une fois, je ne dirais pas que le film est hilarant. Il est parfois très drôle, humour fin, situations loufoques, personnages un peu zinzins – Melvil Poupaud est magnifique en copain boulet totalement névrosé – ,visité par l’éternellement maladroitement charmant Vincent Lacoste (où comment un visage à la Bernard Menez peut dégager Charisme, humour irrésistible et séduction), mais le film touche avant tout par la tristesse infinie qu’il dégage et par l’émotion incroyable qu’Efira parvient à faire passer. Bien sûr, la caméra de Justine Triet y est pour beaucoup, qui visite les silences, les habite, s’installe dans les intervalles et surprend les regards, les soupirs.

Une histoire de solitudes. Celle de Victoria bien entendu, avocate un peu fauchée, mère trop occupée de deux petites filles au regard un peu perdu, confinées dans un appartement parisien étouffant, bordélique et trop petit. Celle de Sam – Vincent Lacoste – ex-dealer paumé charmant que Victoria n’a même pas le courage d’éloigner et qui squatte sur le canapé, et tous ces amants qui passent, défilent, en quête d’un shoot de sexe qui leur fera oublier, le temps d’un étourdissement, à quel point leur existence est veine.

Victoria nage à contre-courant dans des eaux de plus en plus froides. Elle s’enfonce chaque jour un peu plus dans une déprime existentielle moderne. Elle passe son temps à croiser des gens qu’elle ne rencontre plus. Et elle ne voit pas ceux qui sont là et qui l’aiment. Ses deux filles et Sam Lacoste aux yeux de cocker amoureux. Alors elle finit par plonger à force de ne plus avoir l’énergie de nager. Mais Sam est là qui veille.

Vous l’avez compris, on peut vraiment regarder ce film sous plusieurs angles. Celui de l’humour évidemment, encore une fois, je me suis vraiment marré, mais aussi celui de l’émotion à travers ce portrait de femme au bord de la rupture, une quarantenaire sublime qu’on voudrait prendre dans ses bras comme finit par le faire Sam. Comme disait Miossec : « Si tu connais le désir qui va vite et qui dure longtemps, je voudrais que tu m’y précipites du haut de tes quarante ans. L’histoire devait être écrite pour que tu sois si belle maintenant. Une vraie beauté détruite y’a rien de plus émouvant. »

Alors bien sûr le scénario est un peu accessoire. Service minimum et codes de la comédie romantique respectés. Avec moi, ça marche à chaque fois, j’ai un côté fleur bleue assumé. Oui la première partie, originale et rythmée tient la route, mais ensuite Justine Triet se laisse porter par son personnage, sans vraiment savoir conclure  son histoire, le scénario passe au second plan. Mais on s’en fout un peu quand même un peu, le plaisir est ailleurs, ne le gâchons en mijaurant. Ce film est un bonheur que j’ai traversé sans me déparer d’un sourire niais, ce n’est pas une fadaise tiède et Virginie Efira est une actrice magnifique.

Rock Sakay – Emmanuel Genvrin

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Leur liaison dura plusieurs mois. Ils flirtèrent, firent l’amour et jouirent sans entraves. Enfin, surtout Janis qui hurlait pendant l’acte et plantait ses ongles dans le dos, car lui était trop sentimental et manquait d’expérience.

Contexte particulier, lecture particulière. Chargée. On aurait dû se réjouir, seulement se réjouir, de la sortie du premier roman d’Emmanuel Genvrin, « figure » de la culture réunionnaise, pilier de la revue Kanyar, cofondateur du théâtre Vollard, j’en oublie volontairement. On aurait dû se réjouir, seulement se réjouir. Mais voilà. L’été nous a pris André Pangrani, son grand dalon, celui qui était parvenu à placer durablement et intimement la Réunion sur ma carte du monde. André avait créé Kanyar, nous avait fait l’honneur, à moi et à d’autres de publier nos nouvelles, et au-delà de l’immense plaisir qu’il m’avait fait, j’avais eu le plaisir et l’honneur de rencontrer la fine fleur de cette culture d’un bout du monde très proche, dont Emmanuel Genvrin était bien sûr un des plus dignes représentants.

Je me revois lisant Tulé! Tulé! sa nouvelle dans le premier Kanyar, moi, lecteur un peu paumé, charmé, découvrant un monde totalement inédit, riche, luxuriant, totalement exotique pour le petit gars attiré par les pays froids, que j’étais.

Emmanuel Genvrin publie donc son premier roman chez Gallimard – petit éditeur familial – Rock Sakay ou l’histoire de Jimi, comme Jimi Hendrix, gamin de l’océan indien, de la Sakay à Madagascar ou de la Réunion. Portrait d’un môme un peu perdu, beau et doué, toujours en partance, toujours à la recherche du bon port. Jimi est musicien, il a grandi dans cette vallée, la Sakay, que les réunionnais avaient colonisé dans les années 50, en pays malgache avant de s’en faire expulser.

Là-bas, il a aimé Janis, belle et libre. Janis la muse un peu folle, indomptable, qu’il a quittée, cherchée, retrouvée et puis perdue. Janis, c’est le pays de Jimi. Son repère à lui, qui flotte au-dessus des années 80, qui se perd entre héroïne et rencontres légères, paternité incertaine, filiation floue et amours débridées. Jimi est musicien, il cachetonne et rencontre les artistes de l’époque, joue avec Voulzy, Johnny, n’est pas regardant sur la qualité, tourne avec Eric Charden, se laisse porter par la vie.

Mais à chaque fois, il retourne vers son port, vers Janis qui l’appelle au loin, sirène dangereuse, femme de tout le monde, icône absolue, fantôme qui l’enchante et le ramène sur les lieux de leurs amours, dans la vallée de la Sakay.

Road trip à la sauce 80’s, témoignage d’une époque, Rock Sakay met aussi le doigt – le majeur bien entendu – sur un épisode méconnu de la colonisation française. Cette incursion méconnue chez nous au nord, des réunionnais à Madagascar dans les années 50. C’est aussi la portrait touchant, parfois nostalgique, de personnages solitaires en quête de sens et d’identité. Jimi erre, Jimi cherche, se cherche. Il est temps de libérer Janis, de la laisser partir, d’enterrer ce qui reste du passé pour enfin réussir à grandir et à vivre. Un très beau roman aux teintes mélancoliques, presque automnales, une sorte d’été indien aux lumières chaudes.

Rock Sakay, Emmanuel Genvrin, éditions Gallimard.

Repose-toi sur moi – Serge Joncour

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À partir de maintenant il se raccroche à un objectif , retourner vers le fleuve, parce qu’il est complètement paumé dans cette métropole à laquelle il ne comprend rien, la Seine c’est son seul repère, l’unique faisceau  de nature libre, et elle même n’en finit pas de quitter Paris.

C’est un des romans phares de la rentrée, un de ceux qu’on trouve un peu partout jusque dans les gares. Ça ne veut pas dire que ce n’est pas bien, bien entendu, on n’est tout de même pas snob à ce point. Ça veut juste dire que Serge Joncour, depuis un moment déjà et notamment après le succès (mérité) de L’écrivain national, était attendu.

Joncour, une sorte d’Olivier Adam souriant, est un observateur. Un écrivain qui dissèque les âmes, les regarde et s’en amuse. C’est ce qui fait, j’imagine, qu’on aime lire Joncour. Car il nous est familier. On se reconnait, un peu, dans chacun de ses personnages, on a même parfois l’impression de les avoir déjà croisés. Et puis Joncour écrit bien mais il écrit facile. Avec lui, pas besoin de relire une phrase trois fois pour en saisir le sens caché. Joncour déroule des histoires simples et justes, les chapitres, les paragraphes, les situations s’enchaînent et les pages défilent pour notre plus grand plaisir. Mais j’ai l’impression de déprécier l’écrivain en faisant l’éloge de sa simplicité. Je n’ai pas dit simpliste, j’ai dit simple, direct. Joncour fonce droit au but et touche juste.

Repose-toi sur moi est un titre qui peut faire peur. On peut redouter d’y croiser l’ombre malfaisante d’un Levy (Marc, pas BHL ni Justine (quoique)), de se perdre dans un mélo amoureux pour mémères automnales. Et de fait il y a un piège. Repose-toi sur moi est l’histoire d’une rencontre amoureuse. Illégitime qui plus est -que c’est vilain…- entre un colosse rural, chemise de bûcheron, lenteur excessive et bras enveloppant et une bourgeoise parisienne, styliste fine, délicate mais énervée et pressée. Au départ, tout les sépare mais, magie de l’amour, tout finit rapidement par les rapprocher, gazou gazou, je t’aime en cachette toi l’inconnu de l’escalier C mais j’ai des soucis professionnels qui me donnent du tracas, ne t’inquiète pas, belle  colombe tellement belle que je ne te mérite pas, je vais t’aider et tout va aller. Mais rien ne va, la colombe est en train de se faire méchamment planter par son associé et le bûcheron lent et taiseux  va jouer les gros bras (qu’il a) pour intimider le méchant associé. Mais, catastrophe, cercle vicieux, rien ne se passe comme prévu. Vous l’aurez compris, je n’ai pas aimé les deux premières parties…soit trois cents pages d’un classicisme avéré et d’un intérêt incertain. Histoire d’une aventure à l’eau tiède, vague resucée du film de Pierre Salvadori Dans la cour, mais en moins drôle et moins platonique.

Dès qu’ils furent au calme, dans cette sphère chaude et réconfortante, Aurore eut le pressentiment que c’était la dernière fois qu’ils se voyaient. Elle fit tout pour que rien ne transparaisse de cette impression mais cette pièce sombre, à l’écart, elle la vivait comme une antichambre quelconque, une salle d’embarquement, comme si le moment était venu en quelque sorte de se quitter.

C’est la troisième partie qui sauve et réhabilite le livre, celle du doute. Quand les amants se regardent de travers, quand ils ne savent plus ou doutent même avoir jamais su. Quand les regards s’échappent et les mains se dérobent. Cette partie, je l’ai beaucoup aimée. Je me suis dit qu’elle était d’une justesse incroyable, que Joncour avait tout compris des relations amoureuses et plus je tournais les pages, plus je voyais Trintignant et Anouk Aimée sur la plage de Deauville…

Alors Joncour ne vaut pas le Goncourt mais certainement le détour. Pardon, c’est pathétique.

Repose-toi sur moi, Serge Joncour, Flammarion

Sombre aux abords – Julien d’Abrigeon

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De face, je prends l’aube en pleine face, ça frappe frontal le choc de front. J’encaisse sur le direct, démonté, tripes fracassées dans l’accroc.

Lecture physique. Se plonger dans Sombre aux abords, confortablement installé dans un fauteuil, un thé vert à portée de mains, FIP en musique de fond, une lumière douce qui filtre à travers les rideaux.

Et puis, très vite, après quelques pages à peine, se redresser, se crisper, se contorsionner, s’asseoir par terre, se frotter la nuque, compulsivement, oublier FIP et passer à Sonic Youth, se dire, Bordel qu’est-ce que c’est que ce truc ??

Dès les premières lignes de ce recueil Julien d’Abrigeon nous entraîne dans une poursuite. On ne connait rien de son narrateur mais on le suit sans respirer qui se débat, qui arrache tout sur son passage, qui détruit sa voiture, frotte, casse. Une lutte en apnée pour âme torturée. La forme aussi nous cueille, nous interdit le confort. On n’est pas sur une rivière calme ici. Plutôt dans des rapides. Le texte va et vient, joue avec la forme, hésite entre poésie-catch et prose musclée. Je sors de Sales sols stériles et je m’interromps. Café serré obligatoire. Retour à la 4ème de couv’. Le recueil est sensé rendre hommage à Springsteen et son album de 1978 Darkness in the Edge of town. Ah ok…Sales sols stériles c’est Badlands. Expérience.

Seul problème, Springsteen ne me parle pas du tout. A part un album  de 1973 et quelques chansons –Sandy ou New York serenade – Je n’accroche pas (Euphémisme). Tant pis, retour à Sonic Youth et l’album Goo, dont la couverture reviendra me visiter plusieurs fois pendant la lecture.

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Je sors de là et reviens te chercher. De suite, tout de suite, maintenant. On repartira à zéro, encore une fois. J’ai de la force pour trois. Pour toi, et moi, et on verra.

Histoires d’écorchés en quête d’oubli, de rachat, de vitesse. Jeunesses hurlantes pied au plancher, Bonnie & Clyde, La Nuit de Druillet, Sailor et Lula qui rouleraient de nuit autoradio à fond dans un décor d’apocalypse, David Lynch côté nuit, versant mystérieux, les images se bousculent sous les coups de boutoirs du poète boxeur Julien d’Abrigeon. Parfois je suis chez Beineix –La lune dans le caniveau– ou alors chez Carax. Je vois Denis Lavant qui court jusqu’à l’épuisement, s’accroche aux parois, tombe, s’écorche, se relève, et repart sans respirer.

J’ai terminé Sombre aux abords épuisé, j’ai pris ce que j’ai trouvé, je n’ai pas vu toutes les références, il faudrait y revenir. J’ai repéré Proust –Pas sûr de ce qu’il foutait là – sur le bord de la route et puis j’ai refermé le livre sur ces mots :

Mon ventre cratère. Mon plexus écrase le souffle, l’efface. Puis implose/ravage/irradie tout mon corps d’extrêmes acouphènes.

Ce matin, je me réveille avec des courbatures; Heureux d’avoir combattu.

Enfant enragé, baptisé en nage un dimanche-gigot-haricot au restau, famille clope au bec, descendant du Saint-Joseph tout en rotant l’ail et les blagues racistes.

Sombre aux abords, Julien d’Abrigeon, Quidam éditeur.

L’administrateur provisoire – Alexandre Seurat

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D’après un souvenir de Jean, le seul jour où son père avait parlé de Raoul H., Reconnaissant que pendant la guerre il n’avait pas été du bon côté, il avait ajouté, avec l’air pétrifié qu’il pouvait prendre, les enfants ne peuvent pas dénoncer leurs parents, et Jean n’avait plus posé de questions.

C’est sans doute après avoir visionné un énième documentaire sur l’été 1944, après avoir à revu les images dérangeantes du peuple de France libéré et uni dans une résistance de masse tardive, après avoir été confronté aux images choquantes des lynchages, souvent orchestrés par des résistants de la dernière heure, voire des collabos déguisés en justiciers, que je me suis rappelé à nouveau à quel point cette époque de notre histoire, l’occupation et ses odeurs d’égouts, continuait de hanter notre mémoire collective. Philippe Druillet, dans son autobiographie Délirium, racontait son père, meilleur ami de Philippe Henriot, et portait en lui une honte indicible qui avait sans doute nourrie plus tard, son travail si particulier. Des milliers de collaborateurs, voilà ce que la France a tenté d’oublier au lendemain de l’armistice. Elle a jugé les responsables, Pétain, Laval, et décidé d’oublier la discrète armée des rats  domestiques qui, prétextant se tenir du côté de la loi, enfreignaient tous les codes de l’honneur et de l’humanisme.

Alexandre Seurat dont c’est le deuxième roman, raconte l’histoire vraie d’un administrateur provisoire, Raoul H., chargé par Vichy en 1941, comme des milliers d’autres, de déposséder les juifs de leurs entreprises et de les voler au nom de la loi. Le mesquinerie polie des huissiers collaborateurs qui détournent le regard pour ne pas voir les trains qui partent vers Auschwitz, l’enrichissement personnel si facile à organiser, le pillage des juifs s’effectue en costume et cravate avec le bénédiction de l’exécutif. Puis vient la fin de la guerre et chacun retrouve sa place. Raoul H., l’administrateur provisoire, bien qu’inquiété par quelques veuves dévalisées, s’en tire sans dommages et sans remords. Il reprend sa vie bourgeoise et élève ses enfants  comme il effectuait ses pillages « en bon père de famille ». Ses enfants ignorent, ou ne veulent pas savoir. Ses petits enfants non plus ne veulent pas sentir la puanteur et la honte que leur aïeul devrait inspirer. Seule la génération suivante – deux arrières petits-fils- semble vouloir s’intéresser à ce passé qu’on voudrait oublier. Le narrateur questionne, ses oncles, sa mère, et se retrouve face à un mur. On ne parle pas. A quoi cela servirait ? C’était une autre époque et il faut oublier. Mais pour pouvoir oublier il faut savoir. Alors le narrateur cherche, remonte les pistes, retrouve les archives, retrace le parcours des victimes, les personnalise, leur redonne une identité, un passé, un honneur, quitte à enterrer celui de son aïeul.

J’ai longtemps cru lire l’histoire de la propre famille d’Alexandre Seurat. J’ai vraiment pensé que le narrateur était Seurat lui-même tant ce récit, mené comme une enquête intime, pudique, semblait toucher au plus profond et que Seurat lui-même exprimait sa souffrance. Apparemment j’avais tout faux mais il faut croire que son écriture est suffisamment forte et sincère pour que le lecteur se laisse embarquer par ce roman aux allures de documentaire, qui se lit d’une traite et nous laisse le sale petit goût dans la bouche d’un passé collectif pas encore digéré.

L’administrateur provisoire, Alexandre Seurat, La brune au Rouergue.

L’Iran en 100 questions – Mohammad-Reza Djalili/Thierry Kellner

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En ce qui concerne le droit à la vie, le nombre extrêmement élevé de condamnations à mort, y compris de mineurs pour un large éventail d’infractions, préoccupe l’opinion publique internationale. Pour ce qui est des femmes, le code islamique ne leur accorde pas un droit égal au divorce, n’interdit pas la polygamie et exempte de peines les maris coupables du meurtre de leurs épouses supposées adultères.

Ahmadinejad, le Shah, Farah Diba, l’Ayatollah Khomeini , Golshifteh Farahani, Marjane Satrapi ou Chardortt Djavann, je ne sais pas, je ne comprends pas -mais j’essaie – pourquoi la question iranienne me fascine depuis toujours ou presque. Je dois avoir été marqué par le visage très très inquiétant de Khomeini quand j’étais petit. Il est pour moi le méchant originel, une sorte de Joe L’indien enturbané, un Darth Vador réel qui foutait les jetons à tous les gens normaux, à mes parents surtout, et même Yves Mourousi n’avait pas l’air de faire son malin quand il parlait de la révolution islamique au journal de TF1…On était en 1979, j’avais sept ans, l’âge de raison, et je réalisais à peine que le monde ne s’arrêtait pas au bout de la route de mon village. On me disait que Farah Diba était belle, moi je n’avais pas d’avis et Khomeini n’avait pas l’air d’accord. C’est tout ce que je savais mais je voyais bien que Ronald Reagan, ça l’inquiétait quand même vachement…

L’Iran, depuis que je suis petit nous a toujours été présenté comme un pays dangereux. Un ancien pays ami avec un empereur au nom rigolo – Le Shah – et une belle impératrice. L’Iran, pour ceux qui voulaient ignorer sa dictature, c’était un peu Monaco avant, quoi. Sauf qu’un jour le grand méchant enturbané a tout changé. Et ça a plus rigolé du tout.

Les années passaient, on parlait moins de l’Iran même si on savait que là-bas, loin, il y a avait ce pays pas fréquentable et inquiétant où les gens n’avaient plus trop le droit de rire.

Après, il y a eu Ahmadinejad. Très méchant, très menaçant, Ahmadinejad et en même temps ou presque on a découvert Marjane Satrapi qui nous a parlé de son Iran, pays au passé incroyable muselé par les Gardiens de la révolution. Puis il y a eu les Chats persans et on a commencé à deviner cette jeunesse vivante, à être touchés par la révolution verte réprimée dans le sang, c’est peut-être à ce moment-là qu’on a découvert le visage de Golshifteh Farahani…

Pour lutter contre le phénomène de la prostitution, le clergé à encourager le développement d’une tradition chiite : le Sigheh ou mariage temporaire, dont la durée oscille entre une heure et 99 ans. Les deux partenaires concluent, généralement sous les Gide de mollahs, un contrat selon les termes duquel la partenaire reçoit une dot à l’expiration dudit contrat. Cette pratique est une sorte de légalisation de la prostitution ou une dissimulation de la prostitution sous un voile acceptable du point de vue de la Charia.

Pourquoi est-ce qu’en Iran plus qu’ailleurs encore, on a l’impression que les jeunes nous ressemblent et qu’ils sont victimes d’une dictature de la pensée? Parce que la culture iranienne moderne, celle qui ne peut, ne doit pas s’exprimer, nous parle, qu’elle reprend certains de nos codes, qu’elle est plus proche que les autres en apparence. Sans doute pour ça que j’ai dévoré le roman de Djavann Les Putes voilées n’iront jamais au Paradis ! et que je m’apprête à commencer Désorientale de Négar Djavadi. Attiré, je vous dis. Sensible à une culture dont je perçois la souffrance sans pour autant en comprendre tous les enjeux, les racines, les nuances.

L’Iran pour les nuls. J’avais besoin de savoir façon Quid, de comprendre en termes simples. Tout, l’histoire de la Perse, l’Iran actuel, la révolution islamique, les mollahs, l’hypocrisie corrompue du régime actuel, la place de la femme dans cette société verrouillée, je voulais en savoir plus alors j’ai lu l’Iran en 100 questions. D’un œil un peu méfiant certes, le côté encyclopédie pour les nases, trois milles ans d’histoire résumée en trois paragraphes ou Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur la répression islamique sans jamais oser le demander peut donner envie de fuir, je le comprends. Ceci dit, ce livre, bien fichu, très scolaire, a le mérite de la clarté. Des faits. Objectifs et sans aucun point de vue polémiste. Une introduction en somme à un vaste sujet. Nécessaire et insuffisant comme un guide du Routard, efficace et éclairant aussi sur les questions qui n’en finissent pas de me turlupiner: les droits de l’homme et la condition de la femme. Résultat, Khomeini me fout encore plus les jetons maintenant que quand j’étais petit…

L’Iran en 100 questions, Mohammad-Reza Djalili/Thierry Kellner, éditions Tallandier

Toni Erdmann – Maren Ade

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Quitte à retourner au cinéma – je passe sous silence volontaire les innombrables films pour enfants que j’ai dû subir cet été, dans une ambiance climatisée, parfum Haribo Pop-corn – Quitte à retourner au cinéma donc, l’esprit encore un peu en espadrilles, le bronzage pas encore totalement disparu et la température extérieure pas vraiment automnale, nous avions envie de fraîcheur et de légèreté réjouissante. C’est rarement en Allemagne –je ne vais pas me faire d’amis teutons- qu’on trouve légèreté et fraîcheur. Quant à l’humour…Bon je sais, ces considérations sont aussi connes qu’injustifiées, mais l’Allemagne est pour moi une énigme que j’ai renoncé à résoudre depuis le 8 juillet 1982 un peu avant minuit, comprenne qui voudra.

La sensation cinéma de cette fin d’été nous vient donc d’Outre Rhin. Le film de Maren Ade, après avoir conquis Cannes a débarqué sur nos écrans, précédé d’une jolie réputation, voire d’une étiquette « surprise de l’année », aussi prometteuse que dangereuse.

Toni Erdmann, 2:45. La première information tient dans la longueur du film, taille péplum, qui a plutôt intérêt à tenir ses promesses. Les comédies – puisqu’on nous présente Toni Erdmann plus ou moins mais pas tout à fait, comme une comédie – sont en général rythmées, pas toujours drôles mais truffées de gags et plutôt courtes. 2:45, je suis inquiet.

Et de fait le film est long. Et lent. Plaisant, sympa, joli, gentil, mais long. C’est dommage car quand un film est trop long, votre esprit critique vous entraine toujours du côté des ciseaux. Et vous commencez à faire ce que la réalisatrice à votre avis aurait dû faire. Couper. Mais reprenons.

Toni Erdmann est l’histoire charmante et un peu désabusée d’une relation Père-fille qui s’est perdue dans notre monde vilainement globalisé. Ines est auditrice dans un cabinet de consulting. 37 ans, célibataire, tailleur impeccable, mine triste et portable vissé à l’oreille, elle mène à bien une de ces missions conseil-épuration, symboles de notre époque Goldman-sachsisée. Son père, Winfried, Pierrot lunaire débonnaire aux allures de Jacques Weber, se lamente de ne plus voir sa fille, de ne rien savoir d’elle. Alors il débarque sans prévenir dans sa vie, déboule à son travail à Bucarest et s’installe. Evidemment, Ines ne supporte pas le côté intrusif et naïf de Winfried, qui ne comprend rien aux us et coutumes du monde triste et caricatural des consultants.  Quelques gaffes et quelques jours suffisent à enterrer définitivement une relation déjà inexistante, Winfried disparaît et laisse Ines à ses certitudes péremptoires et sa tristesse abyssale.

Mais, oh surprise, Winfried le clown réapparaît et s’impose pathétique et hilarant, fausses dents et perruque improbable, dans le monde d’Ines. Il s’appelle désormais Toni Erdmann, tantôt coach et consultant, tantôt Ambassadeur d’Allemagne, il revient sans peur du ridicule et bouscule doucement ce petit monde pas très charmant.

Deux heures plus tard et après d’innombrables maladresses et situations absurdes au ralenti, Ines prend son père dans ses bras et il est bientôt temps d’aller se coucher.

Je ne peux pas dire que je me suis ennuyé, le film n’est pas mauvais et pas mal de séquences ont le charme bancal des premiers Jarmush. Les acteurs, Peter Simonischek surtout, sont très attachants. L’humour absurde, le portrait du monde des consultants et de ses conventions, ses personnages désincarnés, autant de raisons de trouver dans Toni Erdmann les ingrédients qui pourraient en faire une vrai réussite. Mais encore une fois, le film est trop long, il manque cruellement de rythme et j’ai fini par me lasser des pitreries slow motion de Toni le clown. Presque super mais pas tout à fait. Le sentiment de couper un excellent whisky avec un peu de flotte. Dommage.