1000 places to see before you die – Patricia Schultz

th

Folkestone, England, mardi dernier. Une heure à perdre dans le terminal Eurotunnel. Un sas sans âme, passage obligé avant la grande plongée sous la Manche. Un no man’s land souvent peuplé de boutonneux anglais et de leurs hormones en folie, de groupes venus de toute l’Europe, sortis de cars surchauffés et qui se précipitent comme un seul homme, dans la queue, interminable, du Burger King local.
J’étais donc, mardi après-midi, en attente de ma navette et j’errais, de Burger King en Café Costa, regardant fiévreusement les panneaux indiquant les horaires. En transit.
J’ai fini, les mains bien enfoncées dans les poches, par faire un tour chez WH Smith, le Relay H anglais, haut lieu de la chips au vinaigre, du Tabloïd, du Coca tiède et du Best-seller pour mémère en voyage. Je m’apprêtais à rebrousser chemin, poussé vers la sortie par un groupe de collégiens élevés à la Jelly qui venaient bruyamment d’investir les rayons, quand mon regard a été attiré par un pavé au titre accrocheur. 1000 places to see before you die. Après avoir ostensiblement levé les yeux au ciel à la lecture de ce titre, je me suis éloigné. Mais je n’avais pas fait dix pas en dehors de la boutique, que j’étais déjà de retour pour acheter ce livre. Sans aucun doute l’achat le plus improbable de ces derniers mois.
1000 lieus à voir avant de mourir…C’est quoi ces conneries ? On dirait du Séguela. 1000 lieus à voir avant quarante pour ne pas rater sa vie ? Qu’est-ce que ça veut dire ? Est-ce que je suis un blaireau si je n’en ai vu que 10, 20 ou 200 ? Qui est cette Patricia qui se place au-dessus de nous et nous explique la vie ? Un prophète, un demi-dieu qui veut nous protéger de notre médiocrité ordinaire ?
De toutes façons, sachant que le livre couvre le monde entier, il me faudrait plusieurs années de ma vie, en ne faisant rien d’autre, pour découvrir ces mille lieus …C’est donc une initiative vouée à l’échec avant même qu’elle ne débute… parfaite entreprise de démolition morale. Un coup à perdre la confiance en soi. Tout objectif doit être accessible, Patricia, c’est la base du management…Alors ça sert à quoi ce bouquin ? Elle sert à quoi Patricia Schultz ? A nous montrer ses albums photos ? A nous dire, « au fait, moi qui ai eu la chance de parcourir le monde, je vais vous faire gagner du temps et vous dire où aller, vu que vous m’avez l’air assez limités et que vous risqueriez d’aller vous perdre dans des coins qui ne font même pas partie de cette liste ? »
Ça me donnerait presque envie de faire une contre liste de 1000 lieus largement aussi bien que son inventaire à deux balles.
Et puis, au-delà des 1000 lieus, ce qui me gêne dans le titre, c’est que Patricia Schultz se permette de me dire que je vais finir par mourir. Mais de quoi elle se mêle ? En gros, elle me dit, « dépêche-toi, tu n’es pas éternel, tu n’as pas fait grand-chose de ta vie et tu vas y passer. Perd pas de temps. » Que ce soit clair, Patricia, moi, il y a encore peu de temps, j’étais persuadé que je roulerais sur toutes les routes du monde. Que ma jeunesse était réelle et que, un jour ou l’autre, je découvrirais la planète, dans son entier, sans avoir à faire de choix particulier. J’étais tellement jeune que je pourrais sans problème passer et repasser partout, m’arrêter n’importe où, habiter dans tous les pays, m’installer pendant quelques temps dans un lieu de mon choix, m’approprier les lieus, en adopter le rythme.
J’avais le temps. J’étais la jeunesse, celle qui ne se préoccupe pas du temps qui passe car il n’est pas compté. J’étais insouciant.
Et Patricia a mis le doigt sur mes limites. Je ne serais même pas capable de visiter ses mille plus beaux endroits, même si j’en faisais mon activité principale, voire unique à partir de maintenant. Oh, je pourrais toujours vivre comme un touriste, garer ma voiture en double file, pas très loin de la Tour de Pise, la prendre en photo et cocher la case Toscane dans sa liste…et repartir vers une autre de ces destinations de rêve….je pourrais.
Je finirai par mourir, un jour, et je n’aurai pas tout vu, je n’aurai pas tout vécu. Je ne me serai pas installé dans une petite maison de pêcheur au bord d’un fleuve lointain. Je n’aurai pas parcouru toutes les routes du monde.
Je vais devoir choisir. Et choisir c’est renoncer.
La fin de la jeunesse, c’est la mort de l’éternité, c’est le début des dernières fois. Combien de fois ai-je entendu mon père dire « On ne reviendra sans doute jamais ici ». Je trouvais ça ridicule il y a peu de temps encore. Je comprends aujourd’hui. C’est dur de réaliser ses limites, de les accepter et d’accéder malgré tout à une certaine forme de plénitude et de satisfaction. Qu’elle aille se faire voir avec sa liste, elle qui s’érige en maitresse du bon goût. Quand bien même j’aurais la possibilité physique de compléter sa liste, je ferais en sorte de m’arrêter à 999, histoire de me laisser un horizon, une perspective. Si j’ai une liste, moi aussi, elle ne ressemble pas à celle de Patricia. Bien sûr, les mille lieus qu’elle recommande peuvent, à priori, être qualifiés de merveilles mais ils ne correspondent pas à certaines destinations, certaines routes peu fréquentées que j’ai depuis toujours rêvées de découvrir.
1000 places to see before you die est un catalogue, un condensé, une réduction. Un rêve formaté pour adultes pressés, en manque d’imagination. On en tourne les pages comme on prendrait une photo, devant un monument, pour prouver qu’on est passés là, avant de remonter dans le bus à toute vitesse.
1000 places to see before you die est un livre à lire de préférence aux toilettes.

1000 places to see before you die, Patricia Schultz, éditions Workman.

 

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s