Une terre d’ombre – Ron Rash

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Un jour d’hiver, Ginny et lui avaient arraché une souche de chêne dans son pré, et en dessous se trouvaient une bonne cinquantaine de serpents à sonnette et de vipères cuivrées, noués en une grosse boule. Le sol était couvert de neige et Slidell avait expliqué que les corps sombres s’étaient séparés et mis à ramper sur cette blancheur, et qu’on aurait dit qu’il avait ouvert une faille dans l’enfer lui-même.

1918, Mars Hill, Caroline du Nord. C’est là, au milieu de cette Amérique rurale, dure et conservatrice, chère à Ron Rash, que se développe l’histoire d’Une terre d’ombre, son dernier roman.
Laurel et son frère Hank vivent à l’écart de la ville dans un vallon plus ou moins abandonné, que l’on dit maudit, dans une ferme dominée par des falaises qui lui cachent le soleil à longueur d’année. Une terre inhospitalière habitée par ces deux parias devant lesquels on passe son chemin de peur d’attraper le mauvais sort. Laurel porte une tache de naissance sur le visage qui fait d’elle une sorcière aux yeux des gens de la ville. Hank, son frère, est rentré de la guerre contre les « boches » avec un moignon au bout du bras. Ces deux-là se battent pour leur droit au bonheur. Ils rêvent d’autre chose, ailleurs.
Walter, un jeune vagabond, flutiste et muet fait son apparition dans le vallon. Lui et Laurel tombent amoureux mais comme le dit la quatrième de couv’ qui ne laisse aucun espoir… L’action va inexorablement glisser de l’émerveillement de la rencontre au drame.
Voilà. On est prévenus. Ce qui pouvait ressembler à une fable humaniste au vibrato vaguement mièvre est en fait une chronique d’un désastre annoncé dès le résumé, et, encore mieux, dès le prologue. En route pour un mélo majuscule, sortez les mouchoirs, ça risque de piquer velu.
Le ressort narratif est malgré tout génial. On sait que cette histoire d’amour, aussi belle soit-elle, finira mal. On sait que le vallon sera abandonné et on imagine le pire tant les personnages de la ville, ceux qui rejettent les bannis du vallon, sont des caricatures de salopards aussi lâches qu’ordinaires. Mais comme Ron Rash est un surdoué absolu, qu’il fait de cette vallée, de cette falaise, de la rivière, des descriptions magnifiques, comme il dissèque ses personnages en profondeur sans jamais rajouter le mot de trop, on se laisse emporter comme rarement.
Une terre d’ombre est une fable, classique. C’est une critique acerbe de la société américaine contemporaine, de ses excès patriotiques et xénophobes, le tout déguisé derrière les excuses du passé et un folklore à la Walnut Grove.

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Et en un siècle, L’Amérique s’est-elle ouverte ou au contraire, s’est-elle repliée un peu plus sur elle-même ? C’est là toute la question, relayée dans la presse la semaine dernière en Floride, où cette étudiante venait de gagner un procès contre son université lui permettant de se balader avec son flingue dans l’enceinte du campus… « Way to go », comme ils disent…

Une terre d’ombre, Ron Rash, éditions du Seuil

2 commentaires

  1. Merci, enfin quelqu’un qui parle de la beauté de l’écriture de Ron Rash sans oublier que ses intrigues ne tiennent pas la route (sauf Serena) parce que tellement prévisibles. Six ans entre les écritures de « le monde à l’endroit » et celui-ci et exactement le même bouquin:la fuite d’un individu recueilli par des parias et protégé jusqu’à l’affrontement final connu dès le début. Beau mais pas vraiment bien.

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