Rester sage – Arnaud Dudek

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Très tôt, Martin a compris qu’il était le fruit d’une erreur de jeunesse, le produit d’une banquette arrière et d’une soirée disco trop arrosée.

J’ai découvert Arnaud Dudek il n’y a pas si longtemps, un peu par hasard, lors de la sortie des Fuyants. J’ai adoré ce roman choral, dont j’ai déjà parlé plusieurs fois. Un récit empreint d’une sensibilité masculine rare. Je n’avais pas encore lu Rester sage.

Dudek – dont le nom rappelle ce gardien de but polonais qui joua (souvent mal) à Liverpool puis au Réal Madrid – est un observateur du quotidien. A travers des dizaines de petits riens, il parvient à planter un décor, une atmosphère. Il suggère plus qu’il ne décrit. Il donne des pistes, il en brouille aussi. On a le sentiment qu’il construit son roman comme un patchwork et qu’il nous livre les éléments les uns après les autres, chaque pièce ajoutée au puzzle nous éclairant un peu plus, nous rapprochant de ses personnages.

Rester sage, C’est l’histoire de Martin, un jeune homme qui vient de perdre son travail et décide d’aller trouver le patron qui l’a mis à la porte. Martin n’a jamais connu son père et a vu sa mère basculer dans la folie. Il s’est toujours senti un peu mis à l’écart. Alors, le jour où il se fait virer, il décide qu’il est temps de se lever et d’arrêter de subir sa vie.

Arnaud Dudek dresse un tableau vaguement déprimé de la jeunesse, le portrait d’une résignation presque générationnelle. Rester sage est un roman court où l’action – et c’est là le principe- n’occupe que peu de place dans le récit. La mélancolie est partout, cachée habilement derrière la légèreté de l’écriture.

Les pages relatant la dégradation de l’état de la mère internée sont magnifiques, tristes et justes à la fois. Le narrateur évoque la journée du mardi dix février, et, parce que je suis une petite nature, j’ai la gorge qui se serre. Pas besoin d’en rajouter, l’auteur excelle dans l’art de l’ellipse.

Il parle de Cathy, cette mère à l’esprit malade qui prenait des dizaines de photos et conservait les pellicules à l’abri dans un tiroir. En ne développant rien, Cathy avait l’impression de porter un peu moins le lourd fardeau des souvenirs. Un troublant rapport à l’image et au temps qui me rappelle Harvey Keitel et son appareil photo dans Smoke de Wayne Wang.

Ce qu’il y a de bien chez Alma, l’éditeur, Il y a une tonne de belles choses chez Alma, mais ce que j’aime par-dessus tout, c’est le petit mot à la fin. La dernière page, la signature de l’auteur. Quelques lignes que l’écrivain adresse à ses lecteurs comme un acteur viendrait saluer son public à la fin de la pièce. Ils appellent ça l’Autoportrait :

Je m’appelle Arnaud et j’aurai bientôt trente-trois ans. Je n’appartiens plus à la génération des débutants, des minots, des espoirs : à présent, j’ai un âge de retraite sportive.

Quelques phrases et les mots justes. « Un âge de retraite sportive ». J’adore. Jerzy Dudek a connu son heure de gloire en 2005, lors de la finale de la Ligue des Champions entre Milan et Liverpool. Le gardien polonais a multiplié les exploits et arrêté d’une main ferme, l’ultime tir au but de Shevchenko. A 32 ans, il avait atteint son Graal. Désormais il n’avait plus grand chose à espérer.

C’est l’énorme avantage de l’écrivain sur le sportif. Il débute une carrière à la trentaine, on parle de lui comme d’un espoir malgré ses tempes grisonnantes, tandis que l’autre jongle déjà entre reconversion, nostalgie et dépression. Je vais dire à mon fils d’arrêter le foot, c’est plus sûr.

Rester sage, Arnaud Dudek, éditions Alma

3 commentaires

  1. Belle chronique. Tout à fait d’accord avec tout ce que vous dites. Dans les langues slaves comme le polonais, le tchèque, « dudek » désigne une petite huppe ou une houppe, et par exemple les oiseaux qui en ont une (grèbe huppée, etc.) : c’est un mot que j’aime bien.

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