L’univers de carton – Christopher Miller

9782749128672FS

Un jour, en 1998, alors qu’il s’apprêtait à entamer une côte de porc, Dank eut une sorte d’épiphanie et devint végétarien (mais après avoir mangé la côte de porc- parfois ces épiphanies prennent une minute ou deux pour faire effet).

J’ai déjà lu des livres étranges, des romans à la construction improbable, des bordels magnifiques, des collections de collages disparates, des puzzles en fait, dont les pièces, une fois assemblées formaient un tableau réussi. L’univers de carton est le plus beau puzzle baroco-punk que j’aie été invité à construire.

Imaginez un écrivain de SF. Très prolixe. Un écrivain connu dont la réputation oscille entre le génie et le nanar éternel. Prenez deux de ses compagnons, amis (ou ex-amis), disciples et laissez-les rédiger une encyclopédie relative à l’auteur.

Un des deux rédacteurs, William (Bill) Boswell est un fan absolu et tient à souligner le génie de son mentor à chaque page, s’extasiant des trouvailles incroyables et de l’imagination sans fin de son maître. L’autre, Owen Hirt, compagnon de longue date de Phoebus K. Dank, lui aussi écrivain mais sans succès, passe lui son temps à dénigrer et railler l’œuvre de Dank. Les deux collaborent pourtant à cette encyclopédie loufoque qui reprend toutes les œuvres de l’auteur (dont le nom et le profil ressemblent étrangement, of course, à Philip K Dick, auteur SF par excellence, ultra prolifique et vaguement inégal).

On découvre, à travers mille anecdotes complètement barjo, un écrivain lunaire, une sorte d’adolescent attardé à l’imagination en surchauffe, un parano hypocondriaque persuadé que les aliens vivaient tout autour de lui et qui passait son temps, quand il n’écrivait pas, à faire des expériences pseudo-scientifiques du niveau d’un enfant de huit ans.

Dank régla son réfrigérateur pour que la petite lumière reste allumée quand la porte était fermée, fit venir le véto chez lui en pleine nuit parce qu’il avait donné à manger à son chat de la nourriture pour chien (pour ce qu’il en savait aurait pu se révéler fatale à son chat),fit exploser une noix de coco dans son four à micro-ondes…


Ou encoreEn 1998, Dank paya l’une de ses expériences alimentaires les plus drastiques, un régime à zéro fibre, par son premier cas de constipation.)(Les mésaventures de Dank aux toilettes durèrent plusieurs mois et finirent par nécessiter un procédure chirurgicale appelée « désimpaction fécale » – une opération « qu’il vaut mieux imaginer que décrire ».

 

 Dank écrivait sans cesse et parfois plus vite qu’il ne pensait. Il était alors contraint, pour gagner du temps, d’utiliser des abréviations pour les mots et expressions les plus communs et récurrents dans son œuvre. Florilège :

Ab = Alien bienveillant

Dib = Dit-il brusquement

Dif= Dit-il froidement

Dis = Dit-il sinistrement

Eefua = était en fait un alien

Eefuf = était en fait une femme

Eefur = était en fait un robot

Eepdurv = était encore prisonnier dans une réalité virtuelle

Gs = gros seins

Scf = ses courbes féminines

Sjsl = se jeta sur lui

 Il lui fallut un certain temps pour s’apercevoir que son ordinateur ne pouvait faire (par exemple) la différence entre le « gn » de gros nibards et le « gn » de hargne.

 Quand Hirt prend la parole, les sarcasmes remplacent les éloges et l’écrivain redevient un auteur de caniveau, à peine digne des pires séries Z :

Les pires récits de Dank ont pour habitude de signaler leur nullité dès la première phrase.

« If looks could kill « : Nouvelle ultra courte. Pourrait être encore plus courte. Le titre dit tout. (OH)

C’est donc un étrange patchwork qui nous est proposé, hilarant, rythmé, souligné par les notes géniales de Claro, le traducteur, qui intervient fréquemment en bas de pages :

 J’ai hésité à traduire « Big dick » par grosse bite mais il m’a paru compliqué de rebaptiser un auteur et lui donner le nom de « Philip K Bite ». J’ai dû renoncer, à mon grand regret, et au cuisant détriment du lecteur français non anglophone, à cette licence pourtant séduisante. (NdT.)

 L’univers en carton est donc une encyclopédie dont la lecture, par définition, peut parfois paraitre décousue, voir difficile à suivre. Le pavé de 634 pages nous perd par moments dans la présentation de romans et de nouvelles qui peuvent nous sembler vaines et charmantes à la fois. Mais c’est là tout le génie de Christopher Miller qui construit son jeu de pistes et distille de petites informations au fur et à mesure. Au détour d’une phrase, on apprend ici que l’auteur a été assassiné, que Hirt est l’assassin. Et puis, alors que les entrées défilent, le tableau qui semblait limpide se brouille et la personnalité de Boswell, le fervent disciple, devient le personnage principal du livre. Le biographe, qui vit dans l’ombre de son maître à qui il a dévoué sa vie, révèle certaines failles profondes, se livre, admet que sa dévotion à Dank relève peut-être d’un mécanisme étrange :

Et oui, je sais combien cela peut sembler étrange de jurer d’aimer un auteur, mais après tout je l’ai toujours aimé, et ce, depuis que je suis tombé en arrêt devant son œuvre à l’âge de quinze ans. Je ne faisais qu’officialiser notre relation : J’apposais un sceau sacramental sur un engouement adolescent.

 Les pages, les lettres continuent de défiler et le tableau se transforme, nos certitudes sont ébranlées, le doute s’installe jusqu’à l’élucidation de la mort de Dank.

Et ben… Je ne sais si ce roman atypique fera date, je ne sais même pas s’il aura du succès en librairie – C’est tout de même un sacré pavé légèrement trop long – mais L’univers de carton, véritable hommage à la littérature SF, roman souvent hilarant doublé d’une intrigue policière pas banale et construit comme un casse-tête monté à l’envers, est un bijou d’originalité et de maitrise. Mention spéciale à Claro le traducteur vedette dont les petites touches régulières apportent l’assaisonnement nécessaire à ce gloubi boulga étrangement digeste que je vous recommande chaudement.

 

L’univers de carton, Christopher Miller, éditions du Cherche midi

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