Un bon fils – Pascal Bruckner

Un bon fils (Pascal Bruckner)

Agenouillé au pied du lit, la tête inclinée, les mains jointes, je murmure à voix basse ma prière. J’ai dix ans. Après un bref recensement des fautes du jour, j’adresse à Dieu, notre créateur tout-puissant, une requête. Il sait comme je suis assidu à la messe, empressé à la communion, comme je L’aime par-dessus tout. Je lui demande simplement, je l’abjure de provoquer la mort de mon père, si possible en voiture. Un frein qui lâche dans une descente, une plaque de verglas, un platane, ce qui lui conviendra.

Autopsie d’une filiation. Si je n’avais pas écouté la critique du Masque et la plume l’autre jour à la radio, je n’aurais jamais eu l’idée de lire ce bouquin. Je n’ai jamais rien lu de Pascal Bruckner, écrivain consacré, ancien Prix Renaudot, auteur de Lunes de Fiel adapté au cinéma par Polanski. De Bruckner, je ne connais que le visage pour l’avoir vu passer ici et là, à la télé ou dans les magazines. Une tête incroyable qu’on dirait dessinée par Comès.

Bruckner règle ses comptes avec son père, un homme violent, résolument antisémite, admirateur de Pétain, qui a passé sa vie à détester les autres, à martyriser la mère de l’écrivain, écrasant cette femme faible et résignée sous le poids des insultes et des coups. La misère ordinaire, un lourd héritage dont il a voulu se débarrasser à la manière de Philippe Druillet ou de Patrick Modiano avant lui. Et ce qui pourrait n’être qu’un témoignage classique ou banal, vaguement misérabiliste, devient un exercice cathartique formidable grâce à la construction même du récit. De l’enfance, où l’auteur subit cette influence néfaste, au passage à l’âge adulte dans un chapitre intitulé « l’échappée belle »- quand Bruckner devient Bruckner, se détachant de l’héritage pour devenir l’homme qu’il sera plus tard- jusqu’au dénouement, la mort de son père, Bruckner nous fait vivre la torture que constitue l’impossibilité à se détacher de ses parents, aussi détestables soient-ils.

 Les pères brutaux ont un avantage: ils ne vous engourdissent pas avec leur douceur, leur mièvrerie, ne cherchent pas à jouer les grands frères ou les copains. Ils vous réveillent comme une décharge électrique, font de vous un éternel combattant ou un éternel opprimé. Le mien m’a communiqué sa rage: de cela je lui suis reconnaissant. La haine qu’il m’a inculquée m’a aussi sauvé. Je l’ai retournée en boomerang contre lui.

Le dernier chapitre, « Pour solde de tout compte », poignant et pathétique voit Bruckner le fils, accompagner Bruckner le père dans la mort, le visitant toutes les semaines, appelant quasi quotidiennement un homme avec lequel il continue d’échanger insultes et attentions. Deux hommes à la recherche de la paix, enfermés dans leur amour/haine, que la mort, apparemment, ne sera pas parvenue à délivrer.

Et le père de déclarer comme un résumé:

-Tu peux bien me détester, ma vengeance, c’est que tu me ressembles.

 

Un bon fils, Pascal Bruckner, éditions Grasset.

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