En remontant vers le Nord – Lilyane Beauquel

9782070143733FS

Tonnerre, explosion, tremblement. Fracas. La bascule de l’aplomb. Et silence comme jamais.

Dans le creux de la vallée libéré de la brume, les maisons vacillent. Avalanche, glacier, submersion, dissolution.

Déferment d’étendards, canons ?

Qui vient réduire leur monde ? Quels grands cavaliers, quelle cavalcade de neige, de roches et d’eau ? Nommer ce qui advient : autant puiser dans un baragouin de barbare, rien ne vient. Landsen et autres clans se taisent. Tirés du sommeil par ce qu’ils n’avaient jamais entendu.

 

Je me suis quand même demandé si je ne faisais pas une connerie. Surtout quand le jeune homme à la caisse, vingt ans, très propre sur lui, une tête à ne pas savoir que la Coupe du monde commence dans une semaine, m’a félicité pour mon choix, le dernier roman de Lilyane Beauquel. Il m’a seulement dit « vous allez adorer… Une langue poétique, délicieusement précieuse. » Délicieusement précieuse donc. Oh merde. Je déteste tout ce qui de près ou de loin peut paraître « délicieusement précieux ». Surtout en littérature. Je hais les effets de plumes. J’ai toujours l’impression qu’ils viennent masquer un vide. Un trop plein de maquillage sur un visage quelconque. Le vendeur m’a dit « Vous me direz ce que vous en pensez », j’ai souri et j’ai dit « oui, oui ». J’ai pensé « No way. Never. Adios ».

J’étais pourtant absolument conquis par le titre de ce roman. Je n’avais jamais entendu parler de Lilyane Beauquel et de son premier roman Avant le silence des forêts mais je ne pouvais pas échapper au thème du livre. Je me suis laissé dériver vers le nord.

Et je n’ai pas eu le sentiment de lire un roman. En remontant vers le Nord est un poème, un conte nordique écrit dans une langue à usage unique. Le moins qu’on puisse dire, c’est qu’on ne peut pas le parcourir d’un œil distrait. Le texte est une musique avant tout, exigeante, et chaque paragraphe, figure de style comparable à rien de connu, demande une attention particulière. Je me suis dit que Lilyane Beauquel avait inventé un langage, un truc inconnu, pas vraiment précieux comme le disait mon ami Libraire Jr mais étonnant. Les images que me renvoyaient le texte, étaient celles de Philippe Druillet dans La nuit. Economie des mots. Force de l’évocation.

Une jeune fille croit au poing sur la porte, le père la veut, porte mince, père épais, haleine de chien.

L’apprenti bûcheron sent ses jambes se briser, l’arbre dessus, l’aigle planant très haut.

Pour le maitre d’école, le foyer mal conçu, il l’avait prédit cendres et sang.

Scandinavie, XIXème siècle. Sven, passe les montagnes et revient dans son pays après avoir découvert la vie et appris le monde. Désormais ingénieur, il est revenu creuser un tunnel et désenclaver cette vallée isolée au centre du pays. La vallée où est né son père. Landsen et Zir. Deux clans s’opposent dans un silence et une inertie toute nordique. Lenteur, puissance du décor, traditions immuables, superstitions. Sven découvre sa famille et le poids de ses secrets. Son tunnel interroge et dérange. L’horizon va changer et s’ouvrir. C’est une querelle des jeunes contre les anciens, deux visions du monde opposées.

Le tunnel va remuer les esprits, réveiller les êtres souterrains. Ce n’est pas bon.

J’ai adoré. Je me suis promené loin de mes bases, un cache col autour du cou, dans les montagnes et les glaciers entre Norvège et Islande, peut-être un peu plus en Norvège tout de même (un des oncles s’appelle Norge…). L’atmosphère m’a rappelé toutes sortes de choses dont La Nuit de Druillet pour son côté tribal et primaire mais aussi Ua ou les chrétiens du glacier de Halldor Laxness . Et je m’interroge sur les origines lorraines de l’auteur tant sa langue transpire le Nord. Les hommes et leurs silences, la montagne, le glacier, l’isolement, la violence larvée, tout est décrit avec une précision lente et chaque mot, pesé, calibré, trouve sa place dans ce texte qui n’a décidément de « précieux » que ce qu’il représente et représentera pour moi. Je me connais, je sais que ces montagnes noires risquent de me hanter pendant un bon moment.

Petite évocation musicale. Evidemment, la lecture m’a entrainée dans des voyages nordiques, réels ou imaginaires (j’en ai fantasmés beaucoup ce weekend !).Le son de Múm ,Under Byen et Sigur Rós bien entendu, dont le Olsen Olsen live, tiré de la tournée Heima en 2006, m’a replongé au cœur des paysages évoqués par Lilyane Beauquel.

Un précieux dimanche, en somme.

En remontant vers le Nord, Lilyane Beauquel, éditions Gallimard

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