Ravel – Jean Echenoz

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Qu’il gouverne avec tant de maladresse un piano s’explique aussi par la paresse dont il ne s’est jamais défait depuis l’enfance.

C’est sans doute le grand art des écrivains majeurs que de réussir à vous passionner pour des sujets qui vous rappellent les jours de pluie de votre enfance.

Lire un bouquin sur les dix dernières années de Maurice Ravel, celui-là même dont le Boléro est venu hanter (et vaguement pourrir) les dimanches de mon enfance, il fallait oser. Mais avec moi, Jean Echenoz a la « carte ». Il peut tout tenter, même un biographie de Michel Leeb ou de Mireille Mathieu, j’y jetterai un œil. J’ai mis du temps à découvrir Echenoz. Je suis arrivé après la bataille en Somme mais quand j’ai lu son 14, il y a deux ans, je me suis dit que cette langue était parfaite, qu’elle était juste, épurée, minimale et que dorénavant, je chercherais à la retrouver.

Ravel ou les dix dernières années d’un des plus grands compositeurs du XXème siècle. Ce qui génial chez Echenoz, c’est sa capacité à sublimer le rien ou le presque rien. La vie très ordinaire d’un musicien exceptionnel. Sa solitude, son ennui profond en complet décalage avec la fascination dont il est le sujet à travers le monde. Echenoz relate la tournée américaine de 1928, l’écriture et la réception du Boléro, sa vie mondaine à Monfort l’Amaury, et toujours en filigrane à travers les lignes, cette lassitude, cet ennui, cette solitude.

Les dernières années comme un symbole. Ravel est atteint d’une maladie neurologique et perd peu à peu l’usage de son corps. Ravel, de plus en plus étranger à lui-même en vient à rôder comme un fantôme autour de sa propre vie, se retire dans sa maison de Monfort l’Amaury, continue, seul et sans se perdre, ses longues promenades en forêt de Rambouillet. On l’idolâtre, on applaudit sa musique, il triomphe et il s’étonne. Déjà loin, il ne reconnait plus ses airs et demande autour de lui qui est le compositeur de ces œuvres.

Echenoz est un magicien. Son personnage n’est ni flamboyant, ni attachant. Il est même dépassionné, asexué, un peu terne. Son Ravel est le contraire d’une biographie à la gloire de son sujet. Et pourtant ce portrait a quelque chose de fascinant en lui. Un côté ordinaire, presque domestique qui tranche avec le génie de son œuvre. C’est la photographie d’une époque, d’un homme de l’entre-deux guerres, d’un grand homme ordinaire un peu triste et solitaire.

Ravel, Jean Echenoz, Les éditions de minuit.

2 comments

  1. Très beau billet , sur un livre – et un personnage- magnifiques
    J’ai moi également une admiration intense pour l’oeuvre d’Echenoz
    .( et un grand amour de celle de Ravel )
    Et ce que j’ai adoré dans ce portrait c’est justement comment Echenoz devient elliptique, poétique et élégant à l’image de Ravel , dont l’oeuvre est tellement pudique et personnelle.
    Une merveille !
    (le même tour de force d’ailleurs est réitéré dans « Courir » où Echenoz trouve une scansion évoquant la course de Zatopek… impressionnant ! )

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