Meursault, contre-enquête – Kamel Daoud

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Songes-y, c’est un des livres les plus lus du monde, mon frère aurait pu être célèbre si ton auteur avait seulement daigné lui attribuer un prénom.

Exercice jouissif. Je n’avais jamais entendu parler de Kamel Daoud avant cet automne. Algérien, journaliste, Daoud vit et écrit à Oran. Sa contre-enquête, arrivée discrètement dans les librairies au printemps, s’est frayée un passage discret vers la renommée, est allée tutoyer les sommets jusqu’à mourir aux portes de la gloire, échouant pour une voix à l’attribution du Goncourt. Je n’ai pas lu le roman de Lydie Salvayre, je n’ai donc pas d’avis. J’aurais aimé malgré tout que Kamel Daoud l’emporte, pour le symbole, pour la prouesse et les idées qu’il défend. Celles d’une Algérie plus libre et foncièrement opposée à l’obscurantisme religieux qui d’après lui a commencé à gangrener son pays.

Les bars encore ouverts dans ce pays sont des aquariums où nagent des poissons alourdis raclant les fonds

Meursault, contre-enquête, c’est l’autre côté du miroir, c’est le négatif de l’étranger de Camus. C’est l’histoire de « l’arabe » assassiné, pas de l’assassin. Pour mieux me plonger dans le Daoud, j’ai donc relu l’étranger. Je m’en souvenais un peu, seulement un peu. Je l’avais lu trop jeune à une époque où j’étais encore sponsorisé par Biactol. Alors j’ai refait connaissance avec Meursault, ce garçon d’une sécheresse clinique qui tua un arabe sur une plage, de cinq coups de revolver, sans même savoir pourquoi. Aujourd’hui, maman est morte. Ou peut-être hier, je ne sais pas.

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J’ai lu religieusement, savourant chaque phrase, épaté par la force de Camus, par le courage du propos, qui en 1942, avait quelque chose de révolutionnaire. Que vaut la vie et donc par extension, que vaut la mort et la peine de mort? Fulgurant.

Kamel Daoud, lui, prend le contre-pied de Camus et dans un exercice étonnant établit un parallèle sous forme de miroir. « Aujourd’hui, M’ma est encore vivante ». C’est ainsi que débute le récit d’Haroun, le frère de l’arabe, celui qui est mort assassiné sans même que le meurtrier narrateur daigne lui donner ne serait-ce qu’un prénom. L’arabe s’appelait Moussa, il ne faudrait pas l’oublier. Haroun qui avait sept ans quand son frère est mort, a passé toute sa vie à courir derrière ce fantôme, prenant la place que sa mère voulait bien lui laisser, elle qui ne pouvait pas faire le deuil d’un fils dont le corps n’avait jamais été retrouvé. Haroun, le narrateur, le frère, n’aura d’autre choix que celui du miroir. Il devra effacer par le sang, tuer un français, pour permettre à sa mère de faire son deuil et revivre. Depuis, Haroun erre de bars en bars, ressasse une histoire qui lui a coûté la vie, pleure, nostalgique, une Algérie qu’il aurait voulu autre, et qui à son sens, n’a pas su imaginer son indépendance en dehors d’une religion qu’il envisage comme une malédiction.

La religion pour moi est un transport collectif que je ne prends pas. J’aime aller vers ce Dieu, à. Pied s’il le faut mais pas en voyage organisé.

Fort et courageux. Il est pour moi impossible de lire et apprécier Meursault, contre-enquête sans avoir au préalable relu l’étranger. On en raterait les finesses qui se cachent un peu partout. C’est une histoire de parallèles en forme d’hommage. Haroun tue un français à deux heures du matin quand Meursault avait tué « l’arabe » à 14 heures. Marie devient Meriem. Maman, M’ma. Plus que du meurtre, chez Camus, Meursault est accusé (génial moment absurde), d’avoir mal enterré sa mère, Haroun, lui est accusé, plus que d’avoir assassiné le français, de ne pas avoir pris les armes pour libérer l’Algérie. Autant de points communs, de rapprochements qui font de ce roman un tour de force, à la fois un exercice de style jouissif, un hommage à Camus et à une certaine forme de pensée humaniste, et un pamphlet politique sacrément courageux.Formidable.

 Ton héros a été visité par un prêtre en prison, moi c’est toute une meute de bigots qui est à mes trousses.

Meursault, contre-enquête, Kamel Daoud, Actes Sud.

One comment

  1. Ok. Je relis l’etranger et je me lance….bon les critiques sont unanimes …c’est actes sud …je prends aucun risque …et ça me chagrine un peu !

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