Night Call – Dan Gilroy

NIGHT CALL

J’adore cette nouvelle tendance qui consiste à traduire un titre anglais par un autre titre anglais. The Hangover par exemple, qu’on rebaptise Very bad trip pour le public français. Énorme. Bon et bien Night Call, c’est la même chose. Traduction de Nightcrawler, sans doute trop difficile à prononcer pour nos langues et palais peu exercés à la bouillie buccale. C’est dommage parce que dans le titre américain, il y avait à mon sens quelque chose de symboliquement pas inintéressant.

Los Angeles, la nuit. Lou, voleur de métaux, sorte de rat malin au regard habité qui vit de rapine (RIP Les Deschiens), une ombre malfaisante et solitaire, sort la nuit et rôde autour des poubelles de l’Amérique tout en rêvant devenir quelqu’un.

Une scène d’accident sur l’autoroute, du sang, des gyrophares. Lou s’arrête sur le bas-côté, il observe. Il est fasciné par les caméras charognardes qui tournent la scène. Ce ne sont pas des équipes télé qui ont été envoyées, ce sont des vautours spécialisés qui traquent l’image choc et la revendent aux chaînes de télé. Louis Bloom, personnage ambitieux, machiavélique, cynique, en quête maladive de reconnaissance s’achète alors une caméra, une radio qui intercepte les communications de la police et commence à alimenter les journaux télévisés des chaînes locales.

Si vous avez eu l’occasion d’allumer la télé aux États-Unis, vous êtes certainement tombé sur une de ces chaines régionales, ces flashs infos, présentés par brushing et brushing, qui font tourner en boucle des infos dispensables mais « concernantes » parce qu’elles se passent au bout de la rue. C’est vieux comme le monde mais exacerbé aux USA, l’audience est plus assurée avec un bon accident sanglant ou une fusillade dans le voisinage qu’avec un conflit à l’autre bout du monde, en Syrie ou ailleurs. De toutes façons, eux, on s’en fout, n’avaient qu’à être américains.

A partir de là, toutes les dérives sont possibles pour faire du fait divers un spectacle rentable. Celui qui produit les images est fautif, le diffuseur est fautif et le spectateur tout autant. C’est comme ça, c’est vilain mais c’est universel. Vous n’avez qu’à vous retrouver sur une autoroute quelconque, apercevoir des gyrophares de l’autre côté de la route et vous obtiendrez un bouchon qui se résorbera immédiatement après le passage de l’accident. Autoroute FM appelle ça « le phénomène de curiosité ». Prenez des rats avec une caméra qui filme ça en gros plan et vous retrouvez le tout sur le  BFM TV local. Audience au top. Universel.

Night call est donc une sorte de plaidoyer contre cette Amérique voyeuriste qui place l’image avant l’information, qui abreuve ses citoyens de messages anxiogènes, qui a fait de la désinformation une industrie qui la coupe du reste du monde. Les rats de nuit, ces Nightcrawlers qui parcourent les rues à la recherche du sang des autres ne sont que les produits d’un système bien huilé dont personne ne penserait à se plaindre.

Night call est donc un choc. Visuel et esthétique d’abord (petit côté Drive, même producteurs). Le travail sur Jake Gyllenhaal est extraordinaire. Un vrai rôle à Oscar pour un jeu hallucinant. Transformation physique absolue, amaigrissement, visage émacié, yeux creusés et noircis, Gyllenhaal fout les boules au-delà du raisonnable dans un rôle qui rappelle furieusement Uriah Heep, l’affreux dans le David Copperfield de Dickens, un des personnages les  plus méchants de la littérature anglaise. Sournois, fielleux et prêt à tout. On pense aussi au côté off du rêve américain, Lou Bloom, self made man typique qui construit sa gloire en partant de rien sur les ruines d’une société usée par ses propres excès. On peut même voir dans ce visage torturé et inquiétant, ce personnage nocturne, un négatif cauchemardesque des super héros classiques, un anti Batman absolu, et c’est d’ailleurs sans doute voulu par le réalisateur, puisque Nightcrawler, le titre original, est le nom d’un super héros Marvel aux allures de Diable. CQFD?

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Alors ok, Night Call n’est pas un film indépendant, ça sent parfois la grosse ficelle hollywoodienne, celle qui déteste l’ellipse et parle lentement pour qu’on comprenne bien le message…mais j’ai quand même beaucoup aimé le film et je reste hanté par le regard dérangeant de Jake « Lou » Gyllenhaal. Je vais faire le sapin de Noël avec les filles, ça va me changer les idées…

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