La fractale des raviolis – Pierre Raufast

6173

« Je suis désolé ma chérie, je l’ai sautée par inadvertance. » Je comprends qu’un homme puisse sauter une femme par dépit, par vengeance, par pitié, par compassion, par désœuvrement, par curiosité, par habitude, par excitation, par intérêt, par gourmandise, par nécessité, par charité, et même parfois par amour. Par inadvertance, ça non.

Moi j’ai fait un bac A2, l’ancêtre du bac L. C’était il y a très longtemps et je n’étais pas très assidu. C’est pourquoi le mot « Fractale » à consonance vilainement scientifique (désolé mais les bacs S de mon lycée ne faisaient vraiment pas envie. Des Nerds du 49…) n’a jamais, jamais fait partie de mon vocabulaire. Voici ce qu’en dit mon Petit Larousse (Pas consulté Robert). Fractale : Se dit d’objets mathématiques dont la création ou la forme ne trouve ses règles que dans l’irrégularité ou la fragmentation ; se dit des branches des mathématiques qui étudient de tels objets.

Hmm…La Fractale des Raviolis, donc. Où vais-je ? Et bien je ne sais pas trop où je vais et c’est bien là l’essentiel. Alma et sa clique d’auteurs délicats, Dudek, Siaudeau, Vinau bien sûr, Debeurme, est devenu un label qualité estampillé poésie jouissive du quotidien. Alors quand la presse se fait l’écho d’un nouvel auteur Alma, je suis comme un mouton (Très instinctif mais un peu con le mouton d’après Raufast…), je ne questionne pas, je passe à la caisse, même si le titre menace de me ramener au cœur des pires heures de mon apprentissage scolaire. Il y avait quand même deux fois le mot mathématiques dans la définition du Larousse. C’est beaucoup.

Marabout, bout de ficelle, selle de cheval…Un roman gigogne à la structure inédite et improbable. Pierre Raufast s’amuse, nous fait marrer accessoirement,  termine un chapitre et balance le ballon dans le jardin du voisin. Nouveau décor, nouvelle histoire vaguement liée à la précédente. Nouveau coup de pied dans le ballon, nouveau jardin, nouveau décor et ainsi de suite. C’est donc ça la fameuse fractale, une histoire volontairement décousue, un assemblage, un enchevêtrement qui nous amène, de la préparation jouissive d’un premier meurtre, à une petite fille sage qui fait des passes, à un gamin qui voit des couleurs que personne ne perçoit, à un autre môme qui aime torturer les insectes et rêve d’exterminer tous les rats-taupes qui peuplent le jardin d’un écrivain, à un arnaqueur de cimetière, à un autre arnaqueur nécrophile en pleine épidémie de peste au XVIIème siècle…Et on se dit que ce joyeux bordel n’a ni queue ni tête, que Raufast fait un peu du Puértolas Fakir Ikea à sa sauce, de l’écriture farfelue au kilomètre…Mais en fait pas du tout. Raufast est un scientifique qui écrit. Sa plume est précise, pesée, économe (patte Alma). Pas de mots superflus, bien au contraire. On sent de la retenue dans la narration de ces petites histoires emboîtées les unes dans les autres. On cherche à raccorder les vies de Paul Sheridan, de Franck Vermüller, de la tueuse aux raviolis. Poison, mensonge, peste, rats, pervers, on se demande seulement comment l’auteur va parvenir à refermer tous ces tiroirs entrouverts qu’on aurait aimé explorer encore un peu. Et puis alors que les chapitres se referment les uns après les autres jusqu’à la dernière pirouette fatale, on ressasse cette phrase, citation volante qu’on retrouve plusieurs fois.

Le monstre qui sommeille en nous ne prend pas toujours la pire des formes.

Je repense à cette scène, moins drôle, plus contemplative, superbe. Paul Sheridan, le gamin qui perçoit des nuances de couleurs invisibles aux autres, rentre du Brésil un soir de mai 2009, le 31. Il observe le ciel menaçant par le hublot de l’avion et s’émerveille du spectacle alors que le vol AF447 entame son plongeon fatal vers l’Atlantique.

Au loin les nuages deviennent bleu et rouge. Presque des couleurs primaires)( Jamais de sa vie il n’a vu une pareille beauté. Pourvu que ça dure. L’avion décroche.

 La Fractale des raviolis, chaudement recommandé sous le sapin. Mais faites gaffe aux raviolis quand même. C’est dangereux et puis c’est un peu régressif aussi.

La fractale des raviolis, Pierre Raufast, éditions Alma

9 commentaires

      1. Si l’on considère les deux points suivants :
        1 – Les mythes primitifs avaient pour fonction de donner un sens au monde dans lequel vivaient les premiers hommes
        2 – l’analyse scientifique c’est observer un phénomène naturel et essayer de l’expliquer, d’y donner du sens (par une théorie)
        On arrive à la conclusion que c’est la démarche scientifique fonde toute la littérature.
        Comme quoi….

  1. Merci Emmanuel pour cette belle critique ! Je me souviens bien des A2 : ils (surtout elles) avaient de longues écharpes et parlaient déjà livres 😊. Continuez l’experience des fractales sur raufast.wordpress.com

  2. Non pas A …encore pire : B ! Autrement dit dans aucun camp ….ni echarpes de litteraires ni lunettes de matheux ……la rebellitude quoi !
    😉

      1. Ouais on etait cool …..c’etant avant de finir dans la finance ou pire ….dans le droit ……on n’a pas su être à la hauteur de nos ambitions ….snif …c’est moche

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s