L’écrivain national – Serge Joncour

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Dans une lettre à son frère, Van Gogh résumait à merveille ce prodigieux bienfait de la campagne: « Beaucoup de bien-être dans l’air, pas d’usines mais de la belle verdure en abondance et en bon ordre… » C’était dans une lettre datée du 25 mai 1890. Peu de temps après il se tirait une balle dans la tête et en plein champ.

L’année commence bien. Si je rajoute trois petits points, L’année commence bien…., chacun pourra penser, à juste titre, pourquoi pas, que je suis un peu ironique. J’hésite à les mettre. Les trois petits points. Rien avoir avec la qualité du livre de Serge Joncour. Vraiment pas, je l’ai adoré. Non, mon soucis, c’est que depuis quinze jours, il y a un manuscrit au bout duquel j’ai enfin écrit le mot « fin », qui repose au fond d’un tiroir et qui reprend le décor de cet « écrivain national » jusque dans ses détails les plus troublants. Je ne parle que de décor mais quand même, il y aurait de quoi faire une grosse jaunisse ou une petite montée de lait.

La Nièvre en hiver, le fond des bois, des bois plus noirs que le charbon, un disparu, une femme troublante, un village suspicieux, l’immobilité humide et inquiétante de cette région oubliée, bordel, tout est là! Description des forêts profondes, peur qui vous envahit quand vous vous enfoncez au cœur du noir, cette irrépressible envie d’y retourner malgré tout. Tout est là, je vous dis. En mieux, bien entendu. Serge Joncour n’est pas n’importe qui, il est doué, ses romans sont attendus, souvent adaptés au cinéma. Ok, il a galéré dans sa jeunesse mais l’âge mûr l’a consacré. Alors je me console en me disant que si j’ai choisi le même décor que lui, c’est que je suis sur une bonne voie…et puis, qui a connu la Nièvre en hiver n’en est pas revenu intact. Il y a quelque chose là-bas.

L’écrivain national, c’est le récit version légère, des déboires d’un auteur à la renommée nationale, accueilli en résidence d’écriture, en plein hiver, dans un bled paumé du centre de la France. Solitude de l’écrivain, cet être étrange, qui suscite à la fois curiosité et méfiance, dont on attend tout et rien, un peu d’attention, beaucoup de lumière et d’éclat, des explications, voire des justifications. Un homme dont on fait le procès parce qu’on ne sait quand même pas trop ce qu’il est venu fiche là, si ce n’est pour se foutre de notre gueule ou pire encore pour s’inspirer plein de mépris intello, de notre médiocrité toute bouseuse. Alors quand l’écrivain décide d’aller fouiner dans les histoires dont on ne parle pas, quand il s’entiche de celle qu’on considère presque comme la sorcière du fond des bois, le village, cette entité hermétique étouffante et insondable, se retourne contre lui et le rejette comme un corps étranger.

Dans ce genre de rencontres en librairie, j’ai toujours l’espoir fou qu’il manque des chaises, que les derniers soient obligés de rester debout, qu’il y ait plein de gens adossés contre le mur du fond, en fin de compte ça ne se produit jamais.

Autopsie amusée du cœur inerte de la France. Il y a de la légèreté dans ce roman, surtout dans le ton de Serge Joncour qui se moque à travers son narrateur de sa condition d’écrivain, personnage décalé, toujours un peu en retard, qui nage toujours un peu à contre-courant. Il y a de la justesse, beaucoup, dans sa description de cette France sclérosée, bloquée dans un autre siècle. Il y a une histoire bien ficelée, aux accents parfois inquiétants. Il y a même une histoire d’amour, très juste elle aussi et une évocation du désir masculin qui réchauffe, surtout en plein hiver, surtout au cœur de ces bois frigorifiés et détrempés . Il y a beaucoup de plaisir…Alors, si je m’amuse autant avec toutes mes lectures en 2015, je suis parti pour une grande année…et tant pis, après tout, si le tiroir reste fermé.

Perdu dans un océan végétal d’où ne montait pas le moindre chant d’oiseaux , rien d’autre que des craquements disparates , le tout baigné dans une pénombre où infusait déjà la nuit.

L’écrivain national, Serge Joncour, éditions Flammarion

 

6 commentaires

  1. Manu,
    c’est con mais je vais pas le lire ce livre, je vais attendre d’avoir ton manuscrit avant…
    Après peut-être oui, mais je ne vais pas inverser l’ordre de mes (p)références.

    Et puis au fond, des thèmes d’histoire, il n’y en a pas de milliers non plus, ce qui importe, c’est comment on raconte et j’aime bien comment tu le fais alors…
    ++

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