Houellebecq économiste – Bernard Maris

9782081296077

L’inassouvissement du désir, son retour perpétuel malgré les achats, malgré l’empilement des biens , l’incapacité à être satisfait et cette façon puérile de quémander, encore et encore des objets, est l’essence du capitalisme. 

Bernard Maris était un admirateur de Houellebecq. Il voyait en lui un peintre lucide et brillant de notre civilisation occidentale, société dite moderne et de consommation. Bernard Maris était journaliste économique, pas franchement marqué à droite. On l’écoutait sur France Inter et ailleurs. Il était aussi « l’Oncle Bernard » de Charlie. C’est ce qui lui a coûté la vie le 7 janvier.

Houellebecq économiste ?  La Carte et le territoire regorgeait de références consuméristes. Ses autres romans aussi. Houellebecq, depuis Extension du domaine de la lutte, s’est attaché, souvent d’un œil amer à dénoncer – là où certains (beaucoup) y ont vu de la complaisance – la société à vocation capitaliste dans laquelle nous nous sommes vautrés malgré nous.

Bernard Maris, à travers l’œuvre de son ami Michel Houellebecq, met en avant les dérives de notre temps. Il regarde le travail des grands économistes, Keynes, Alfred Marshall, Thomas Robert Malthus et le lie au travail littéraire de celui qu’il considère comme le plus grand écrivain moderne. Bien sûr Maris dénonce la finance, il critique les analystes, usurpateurs incapables de prédire des mouvements imprévisibles, il crache sur la spéculation et le cynisme absolu du marché. Alors oui, Houellebecq économiste est une charge contre le libéralisme , une charge très bien écrite et souvent drôle. Oui, Houellebecq est bien un écrivain empreint comme personne des dérives de notre temps. Oui, Bernard Maris en a profité pour faire passer son message, bien au-delà du parallèle avec la littérature de son ami Michel.

 La Carte et le territoire : « Alors que les espèces animales les plus insignifiantes mettent des milliers, parfois des millions d’années à disparaître, les produits manufacturés sont rayés de la surface du globe en quelques jours. Ces gens (les responsables de lignes de produits) préfèrent capter une attente de nouveauté chez le consommateur, et ne font en réalité que transformer sa vie en une quête épuisante et désespérée, une errance sans fin entre des linéaires éternellement modifiés. »

Terrible coup de casque personnel. Ce que Houellebecq dénonce est l’essence même de mon travail. Je suis partie prenante de ce grand cirque. Côté consommateur, comme tout le monde – il n’y a qu’à m’observer consultant compulsivement mon nouvel IPhone 6, 64 giga, « vous le préférez en blanc ou gris sidéral ? »- Mais côté marque aussi. C’est mon job. L’obsolescence programmée, non pas de la performance mais de la désirabilité d’un produit. A peine le tout nouveau est-il sorti que je prépare déjà la campagne de pub de son remplaçant. A grands coups de « Forecasts » – Durée de vie du nouveau produit ? Combien d’unités pour quel prix, quelle marge, quelle rentabilité ?? – Je ne pense plus en terme de performance pure mais en terme de désirabilité. Le marketing a pris le pas sur la R&D. Nous vendions des outils, nous vendons du rêve. Certains diront des leurres.

C’est donc l‘éternelle modification du même qui est le fondement de l’activité entrepreneuriale : changer de gamme, de modèle, d’aspect, modifier à la marge, maintenir le consommateur dans la perpétuité du désir.

Alors, je referme ce livre l’haleine un peu chargée. Houellebecq, Maris, le 7 janvier, cette course effrénée sans but apparent, une sorte de non-sens dont tout le monde fait semblant de s’accommoder…Allez, c’est dimanche, je fais une pause. Il sera bien temps demain, chemise propre et regard conquérant, de reprendre ma place dans le grand cirque.

Ce monde est épuisant et désespérant. Au cœur du capitalisme et de la société de marché, il est interdit de se poser, reposer, de rester au même endroit, de se contenter de ce que l’on a, de s’habituer aux objets, aux marques, à son propre travail.

 

Houellebecq économiste, Bernard Maris, éditions Flammarion

One comment

  1. Je vais le lire ! Evidemment … Bernard Maris au passage, gendre de Maurice Genevoy, et auteur de « lhomme dans la guerre » (GGenevoy /JJunger)

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