Atlas des cités perdues – Aude de Tocqueville

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Gamin, je suis souvent allé traîner dans les ruines d’un hameau abandonné, caché derrière la ferme de mes parents. Des pierres recouvertes de ronces qu’il fallait écarter pour apercevoir ce qui avait ressemblé des dizaines d’années plus tôt à des petites maisons. Les restes d’une porte, un peu de vaisselle brisée, des morceaux de ferraille rouillés au sol, des pierres et le silence. Il y avait quelque chose de fascinant, un truc qui foutait un peu les jetons (j’étais très émotif), et je sentais un petit malaise à chaque fois que j’y passais. Il y avait comme une violence dans l’abandon de ces maisons, une sale sensation que le silence venait renforcer. Mon père m’avait expliqué que les familles avaient dû partir parce qu’il n’y avait plus de travail, tout simplement. On ne savait plus trop, on avait oublié. Aujourd’hui, la parcelle est exploitée et les dernières pierres ont disparu. Plus de trace de vie, plus rien.

Depuis, en Irlande, en Ecosse, en Islande aussi, j’ai fait attention aux lieux de vie abandonnés. J’y ai marché à la recherche de je ne pas trop quoi…J’ai même été pris en flagrant délit de tourisme morbide, seul, un soir de juillet à la nuit tombante, à Oradour sur Glane. Pas fier.

Aude de Tocqueville dans son Atlas des cités perdues nous dresse le portrait de ces villes disparues, ces cités autrefois majeures, détruites par l’homme ou par la nature, abandonnées, oubliées. Il y a une véritable poésie dans la démarche, la même qui m’avait poussé à aller voir Will Smith dans Je suis une légende, chasser le cerf avec son chien dans un New York vidé de ses habitants. Nous sommes fascinés par le chaos, nous le redoutons mais son image nous obsède. The Road, de McCarthy en est pour moi  le meilleur exemple.

Hiroshima, Pompei, Angkor, cités devenues légendaires, détruites en un instant ou témoins d’un passé qu’on ne peut qu’imaginer. Agdam, ville frontalière, coincée entre Arménie, Iran et Azerbaidjan, 160000 habitants en 1993 et détruite en en quelques heures de bombardements intensifs. Prypiat, trois kilomètres de la centrale de Tchernobyl, le 27 avril 1986: « La population de cette ville de 50000 habitants que les autorités, en pleine panique n’ont pas avertie de la catastrophe et qui subit depuis la veille, une exposition massive aux radiations, voit débarquer un convoi de chars escortant une longue file de 1225 autobus. »  Aujourd’hui, les bus sont toujours là et défilent dans la ville abandonnée, remplis de touristes qui, le nez collé aux fenêtres profitent du spectacle de cette ville fantôme.

Centralia, Pennsylvanie, petite ville minière, spécialisée dans l’extraction du charbon qui prend feu sous son sol, un jour de 1962. Un incendie souterrain gigantesque qui donne à cette ville une allure d’enfer, que ses habitants finissent par déserter jusqu’à ce qu’en 2002, le code postal de la ville soit définitivement supprimé. Des dizaines de villes champignon, Gagnon au Québec, Calico en Californie, nées de l’exploitation de la mine puis désertées en quelques heures. Seseña, 37 km au sud de Madrid, projet immobilier dantesque et cauchemardesque, abandonné avant même de recevoir ses premiers habitants « D’un côté, Seseña donne sur une décharge de pneus de 10 hectares, de l’autre, sur une ligne à haute tension d’une inquiétante proximité ».

Kantubek, Ouzbekistan, ville symbole, évacuée d’urgence en 1992 sans explication, une ville secrète où la Russie soviétique testa pendant des années les pires armes bactériologiques imaginables, une terre désolée, aujourd’hui abandonnée mais terriblement infectée, où les pires bactéries sont sans doute encore conservées et exploitables… et quasiment à la merci des fous qui souhaiteraient s’en emparer.

44 cités. 44 portraits dont certains nous parlent plus que d’autres, qui auraient sans doute mérité, petit regret,  un peu plus d’histoires ordinaires, de témoignages particuliers. J’aurais sans doute aimé qu’Aude de Tocqueville nous raconte les gens qui avaient habité ces murs aujourd’hui silencieux. Mais L’Atlas des cités perdues, tout comme l’Atlas des îles abandonnées dans la même collection,  est malgré tout un voyage passionnant à travers la mémoire collective, une réflexion sur l’homme et les empreintes qu’il laisse derrière lui. On se perd dans ces ruelles perdues, reconquises par la nature, habitées par le silence et les esprits. On erre, le nez en l’air à la recherche d’on ne sait trop quoi.

Atlas des cités perdues, Aude de Tocqueville, éditions Arthaud

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