Le Voyant – Jerôme Garcin

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Je l’avais déjà fait une fois. C’était il y a deux ou trois ans, j’avais lu le bouquin d’un chroniqueur que j’aimais bien. C’était Muffle, d’Eric Neuhoff. Et j’avais détesté. Neuhoff, qui officie au Cercle et dans le Masque et la plume, qui taille à la hache ou à la serpe les films et les romans qui lui passent sous les yeux avait sorti un roman, ce que je trouvais courageux en-soi. S’exposer à la critique quand on a soi-même adopté la dent dure et la vacherie déguisée (toujours derrière un bon mot) comme marque de fabrique, c’était tout de même vaguement couillu à défaut d’être bien.

Alors j’ai recommencé. J’aurais dû me méfier. Jerôme Garcin, le très aimable animateur/producteur du Masque et la plume, véritable institution radiophonique, grand-messe dominicale de la critique littéraire et cinématographique, écrit.  Et plutôt bien apparemment puisqu’il a déjà reçu des prix, pour des romans et des essais. Bref, Garcin est un écrivain reconnu, pas seulement le chef d’une bande sympathique mais souvent moqueuse quand il s’agit de critiquer les dernières sorties littéraires. Garcin, dans le Masque, c’est le mec sympa à la voix lente et rassurante, un côté professeur de fac qui vous regarde  par-dessus ses lunettes, et qui s’amuse, sourire en coin,  des saloperies balancées par Neuhoff, Viviant ou Crepu,.  Un côté père de famille qu’on est content de retrouver le dimanche soir (Comme Benny Hill quand j’étais petit ?). Bref, Garcin je l’aime vraiment bien.

Mais, Garcin écrivain, je le saurai, ce n’est pas pour moi. Rien à voir avec le sujet, loin d’être inintéressant, Le voyant, récit biographique de Jacques Lusseyran, résistant aveugle déporté à Buchenwald à vingt ans à peine, vaguement oublié chez nous, mais resté célèbre aux Etats Unis, suite à sa carrière de professeur de littérature dans les années 60. Non, c’est autre chose.

On se dit que si Garcin a été touché par la grâce en lisant Et la lumière fut, l’autobiographie de Lusseyran, au point de faire un récit de cette vie, ce sage parmi les sages saura nous communiquer son enthousiasme, rétablir la mémoire d’un héros oublié et perpétuer une certaine tradition française, après Foenkinos, Yannick Haenel, et beaucoup d’autres, celle de la célébration  littéraire des héros de la deuxième guerre mondiale.

Je vais sans doute passer pour le dernier des cyniques mais ce portrait exalté et tout en admiration béate a failli me donner la gerbe par son trop plein de bons sentiments, de phrases que je verrais bien moquées dans le Masque si elles étaient écrites par Pankol ou Gavalda. « Retour à Paris, ivre de sel et de ressac, pour la rentrée scolaire. »

« Ivre de sel et de ressac »…Oh la vache…200 pages à la limite de la niaiserie consensuelle, de bonbons sucrés, de formules enrichies à la guimauve. « En plus, disent les autres élèves, il est gentil. Et toujours de bonne humeur. Son sourire est son regard. » Waouh…

Encore une fois, rien à voir avec le sujet. Qui aurait l’idée d’aller critiquer un homme qui à dix-sept ans et malgré un handicap évident, s’engageait dans la résistance, dès les premiers mois de l’occupation et sans aucune hésitation …Non, l’insupportable pour moi, et à ma grande surprise, c’est la langue. Tellement classique et ampoulée qu’elle sent la naphtaline à plein nez et m’a détournée du sujet dès les premières pages. Il faut dire que Jerôme Garcin s’est beaucoup appuyé sur l’autobiographie de Lusseyran qui lui-même avait une écriture vaguement dégoulinante et à l’enthousiasme débordant « Rien ne me donnait plus de joie que les couleurs du monde ». Le gamin aveugle disait à qui voulait l’entendre qu’il apprenait aux voyants à mieux voir, que le bonheur de sa vie était la cécité, un côté Dalaï-lama des campagnes, tout cela enveloppé dans une écriture tellement chargée en fleurs des champs, en générosité des sentiments que je ne me demande plus, une fois le livre refermé, pourquoi Lusseyran aura plus marqué les américains, amoureux de ces dégoulinades (Gimme a hug…) que les français aussi revêches et cyniques que moi…

Je suis complètement passé à côté de ce livre. J’avais pourtant très envie de l’aimer. Pour plein de raisons. Jacques Lusseyran a passé ses premiers étés, ses derniers en tant que voyant, dans le village de Juvardeil, sur les bords de la Sarthe, là où mon père est né. Je l’appellerai tout à l’heure pour savoir s’il connait l’histoire de ce résistant aveugle, mort sur la route, en 1971 à Ancenis et enterré à Juvardeil, à quelques pas de la ferme dans l’indifférence la plus totale.

Bon, rien de grave non plus. Ce soir j’écouterai le Masque. Garcin reprendra son costume de prof de fac et je ferai tout pour oublier sa plume.

Le Voyant, Jerôme Garcin, éditions Gallimard

4 commentaires

  1. J’aurais pu écrire ce billet, mot pour mot (ou presque, Juvardeil en moins) (mais je l’aurais sans aucun doute moins bien tourné). j’ai capitulé à peu près à la moitié, déception à la hauteur de mes attentes.

  2. Même opinion, heureusement le livre était court, sinon j’aurais abandonné! La langue est lassante, le rythme alangui malgré le sujet, qui avait tout pour titiller ma curiosité.

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