Grossir le ciel – Franck Bouysse

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Gus l’observait attentivement en se disant que le vin apportait plus de choses qu’il n’en prenait, que c’était une des grandes lois de la nature, étant donné que son père était bien plus calme quand il avait picolé, comme apaisé.

Noir c’est noir. Méfiez-vous de la campagne en hiver, des charmants petits vallons isolés qui se referment sur eux-mêmes dès que les premières neiges apparaissent. Si un de ces quatre, je venais à me perdre sur une de cette routes paumées des Cévennes, quelque part entre Mende et Alès, je jetterais un coup d’œil inquiet vers les montagnes, j’apercevrais une ou deux fermes isolées aux cheminées fumantes et je me demanderais quel vieux secret dégueulasse peut bien s’y cacher.

Gus, le vieux gars taiseux, paysan solitaire, Mars, son chien, ses vaches, sa vieille ferme humide perdue dans la brume et la neige. Abel, le voisin, autre taiseux célibataire. Le silence parfois inquiétant, le coup de fusil, la tache de sang dans la neige, les traces de pas, l’angoisse sourde qui monte et ne quitte plus le lecteur jusqu’à la dernière page.

Grossir le ciel, thriller rural, sorte de huis-clos des grands espaces oubliés, lent comme une saison au milieu de nulle part, scénario qui se développe autour de l’isolement, de la vulnérabilité liée à la solitude, de l’inquiétante proximité du danger. C’est le cauchemar campagnard, le même qui m’avait fasciné quand j’étais gamin dans les BD de Comès, la Belette et Silence. C’est une ambiance étouffante, pas bucolique pour un sou. On est très loin de la Soupe au choux, avec Franck Bouysse, on n’est pas là pour se marrer…La vie de Gus est un cauchemar depuis l’enfance dont il n’imagine même pas la sortie, son univers, tête baissée, se limite à sa ferme, c’est comme ça. Il n’y a pas à remettre en cause l’ordre des choses. Le trait est tellement noir qu’on peut même se demander si Franck Bouysse ne le force pas parfois un peu trop, seul bémol …

 Dans le futur, jamais il ne prendrait le temps de réfléchir à son absence de réaction en découvrant sa mère suspendue à une poutre, juste au-dessus de l’endroit où elle avait empalé son mari sur une fourche à foin.

Mais Grossir le ciel est un roman addictif qui se lit d’une traite, avec un petit côté Ron Rash à la française. Un portrait très juste, au-delà du scénario, de ce qui constitue l’essence d’une vie rurale. Le silence, la lenteur, l’hiver austère, l’isolement et une vrai forme de dureté, présente jusque dans les rapports les plus intimes.

-Le diable, il habite pas les enfers, c’est au paradis, qu’il habite. Abel sortit là-dessus, en laissant sa réflexion se balader dans la pièce, tel un chien qui aurait perdu son maître. Le genre de truc qu’on balance en sachant que ça fera son chemin à coup de hache.

J’adore La manufacture de livres. J’ai aimé tout ce que j’ai lu jusque-là.  Je suis passé les voir au salon du livre. Ils étaient un peu à l’écart, loin de la foule et des grosses files d’attente Juppé, Legardinier, Lavoine. Il y avait un truc simple sur leur stand, des bouquins qui faisaient tous envie – François Médéline, Lilian Bathelot, Marie Van Moere, Anne Bourrel – des gens passionnés, des auteurs. Franck Bouysse était là lui aussi. Il y avait une petite bouteille de Saint Pourçain et des gobelets qui trainaient sur le comptoir, je me suis attardé cinq minutes avec mon verre de blanc, j’ai regardé au loin la foule qui s’entassait autour des grosses écuries. Je me suis dit que j’étais vraiment beaucoup mieux ici que là-bas.

Grossir le ciel, Franck Bouysse, éditions La manufacture de livres

2 comments

  1. Il m’attend aussi au pied du lit….. mais bon si tu me parles de Ron Rash l’affaire est dans le sac …..d’ailleurs Rash publie un recueil de nouvelles semaine prochaine ….
    PS :du saint pourçain ….est ce bien raisonnable ?? Serieux ??

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