La variante chilienne – Pierre Raufast

La_Variante_Chilienne

Une réflexion sur le temps qui passe.

 

« L’avion décroche ». Et moi, je reste encore accroché à cette phrase pourtant très courte, et qui me rattrape à chaque fois qu’un avion dont je suis passager entre dans une zone de turbulences. L’an dernier, Pierre Raufast et sa Fractale de raviolis étaient entrés dans mon univers en cassant un carreau, et ils n’en étaient pas ressortis. Des images passaient régulièrement, une boite de raviolis au supermarché, un monticule de terre dans un jardin, l’univers de Raufast, un peu absurde, un peu perché, se baladait là-haut à mi-chemin entre mon crâne et les étoiles.

Pendant les dix-huit années qui suivirent, Alphonse apprit donc quatorze langues mortes ? Après le latin, il continua par le gaulois et le lépontique, son ancêtre naturel. Puis, le nadruvien, le galate, le skalvien)(le phénicien (dont le verbe être n’existe pas au présent, curiosité qui explique sûrement son absence sur les réseaux sociaux actuels).

 

En prenant en mains La variante chilienne, je savais que je m’autorisais un écart, une pause, une parenthèse, assez loin de Angot, de Simon Liberati et de la rentrée germanopratine. Pierre Raufast n’a d’ailleurs pas grand-chose à voir avec Saint-Germain des prés. Pas assez cynique ! Alors j’ai emporté La variante chilienne à la campagne, dans un décor très similaire à celui que l’auteur décrit, un village oublié dans une vallée oubliée, vent dans les arbres, vieilles pierres, ciel clair, lenteur. J’ai avalé cette variante un verre de Saint Joseph à la main (on n’avait pas de Château d’Yquem)et je me suis laissé porter par les histoires de Florin, sa collection de cailloux comme autant de souvenirs. Un village où il ne passe jamais rien, des hommes aux gestes lents qui refont le monde et les étoiles en buvant de bonnes bouteilles. Une gamine aussi, un peu paumée qui se rend coupable de la mort de sa mère. Un trio qui se forme au gré des heures qui passent. Florin raconte. Des souvenirs qui ressemblent à des contes. Pascal s’ouvre un peu et parle lui aussi. « Le Saint Joseph avait une jolie couleur rubis et avait de la cuisse. Il accompagnait divinement le pain de campagne trempé dans la sauce. Dans ces moments, le silence est le meilleur des compagnons. »

Le temps passe et les souvenirs laissent place au bonheur de l’instant. La mémoire capricieuse de Florin prend la forme de cailloux qu’il range soigneusement dans des bocaux étiquetés. Chaque pierre est liée à un souvenir et le ramène au passé et à ses histoires extraordinaires. Un trésor lourd comme un poids mort et dont il finira par se délester pour enfin vivre l’instant.

J’étais devenu l’esclave de mes souvenirs, à quoi bon les conserver ?

 

Il y a quelque chose d’extrêmement vertueux dans la langue de Raufast. Un côté bon et naïf, des personnages dénués de cynisme, au charme presque désuet, qui bourrent des pipes plutôt que de rouler des joints, qui se laissent porter par un élan hédoniste, et refusent la lourdeur de leur passé.

La variante chilienne est une fable moderne, réjouie et sereine, souvent drôle, que certains esprits chagrins accuseront de naïveté, où l’on croisera Sysiphe déguisé en Pacman, un village où il pleut sans arrêt pendant douze ans, Borges chez les putes, un trafic de cadavres (qui rappelle un peu le Pierre Lemaitre Goncourisé), un jeu de cartes interminable, un colonel pas gradé, un avocat au barreau permanent, des vieux amants conspirateurs, une piscine-potager et deux ou trois bonnes bouteilles qu’il convient de déguster le nez dans les étoiles.

Bonheur. Et bonheur décuplé en découvrant la postface. Le nombril est un caillou ému.

Ah oui, relire Giono aussi.

Ah oui II, j’en ai parlé à ma moitié (très bien ma moitié) et elle m’a sorti un livre d’Eckhart Tolle dans lequel il dit à peu près ceci : « Rien n’existe à part l’instant présent ».

La variante chilienne, Pierre Raufast, éditions Alma.

3 comments

  1. Ok…..je suis convaincue…..ma libraire aussi l’a adoré. ..je vais donc lire les raviolis chiliens ….au plus tôt

  2. Merci Emmanuel pour cette critique très personnelle et poétique. Je viens enfin de comprendre que germanopratine n’avait rien avoir avec l’Allemagne ! 🙂
    Au plaisir d’une rencontre « en vraie » verre de Saint-Joseph et cailloux à la main.

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