Charøgnards – Stéphane Vanderhaegue

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Charognards : cette pensée m’effleure aussitôt, en silence.

C’est à ce mot, à ce moment précis, qu’ils se mettent à tournoyer par nuées dans le lavis du ciel. Puis plus rien.

La stupeur me fait faire une légère embardée.

C’est rien, dis-je.

Au début il y a la forme, vraiment surprenante. Charøgnards est d’abord un objet non conventionnel avant même de pouvoir être considéré comme objet littéraire non identifié. Une préface venue d’un temps futur, écrite dans un français étrange à la grammaire et à l’orthographe venus d’ailleurs. Puis un récit dont la mise en page plutôt libre rappelle celle de Claro dans Crash-test. Nous allons lire un carnet, un journal. Le témoignage précieux d’un passé, d’une genèse ignorée.

Le récit débute, étonnant dès les premières pages, empreint d’une tension difficile à cerner que le narrateur relate dans une certaine forme d’urgence inquiète. Elle prend la forme d’une présence, celle de corbeaux, de freux, de corneilles qu’il remarquait à peine hier encore sur le bord de la route et qui semblent aujourd’hui bien décidés à s’approprier l’espace. Si, le premier jour, il est le seul à repérer ces charognards qui semblent se multiplier à chaque instant, très rapidement, C. sa femme, ressent elle aussi une forme d’inquiétude qui ne tardera pas à se transformer en panique. On pense aux Oiseaux d’Hitchcock bien sûr et l’auteur, malin, y fait bien sûr allusion à plusieurs reprises. Au fur et à mesure que le récit avance, les oiseaux gagnent du terrain, ils occupent l’espace, jamais vraiment menaçants, toujours présents, s’immisçant partout jusqu’à l’étouffement, jusqu’à la folie dont semble pris le narrateur dont on ne sait plus vraiment si les faits qu’il relate, difficilement, se sont réellement déroulés. Comme lui, on se perd dans cet espace-temps particulier, on erre, de plus en plus confinés dans son esprit malade et envahi par les croassements obsédants. La fin, qui n’en est pas une, est unique, picturale et fait de ce Charøgnards un objet à part entière, beaucoup plus qu’un roman en tout cas.

Dimanche, oui, un nouveau jour du saigneur et rien ; les cloches interdites. N’avons même pas été gratifiés d’un dernier tocsin. Ça doit bien faire quelques jours maintenant, j’y pense, qu’elles ne tintent plus à l’angélus ni pour souligner la fraîche éclosion des heures en boucle.

Je suis resté cois -koa…- (oui, c’est nul, je sais) à la lecture de récit à la langue poétique aussi maîtrisée qu’exigeante. Lecture d’un trait ou presque. Stéphane Vanderhaegue – dont c’est le premier roman !!– nous embarque à la frontière du fantastique, dans un univers apocalyptico-gothico-mystique, un monde gris et lent, menaçant et pourtant presque inerte où la catastrophe annoncée s’introduit, insidieuse et patiente. Vanderhargue parle d’un cancer dans le paysage. Une tâche presque invisible au départ et qui finit par tout recouvrir tout engloutir, jusqu’à l’asphyxie.

Je me suis retrouvé chez Volodine entre rêve (cauchemar) et réalité. J’ai pensé à Poe et à Maupassant, je me suis senti mal à l’aise mais je n’ai pas réussi à poser Charøgnards avant de l’avoir terminé et parcouru ses dernières pages, encore une fois uniques.

Est-ce le temps qui  s’est arrêté, comme tu as pu le croire depuis un bail, ou toi plutôt qui en a été exclu ? peut-être est-tu passé sans t’en rendre compte dans l’antichambre d’un insapide éternité.

Charøgnards, Stephane Vanderhaegue, Quidam éditeur.

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