Peindre, pêcher & laisser mourir – Peter Heller

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Jamais je n’aurais cru que ça pouvait être un réflexe, un truc qu’on fait sans réfléchir: sortir un calibre .41, le brandir vers l’homme à moitié tourné sur son tabouret, appuyer sur la détente. À bout portant.

C’est peu dire que j’attendais ce roman avec une certaine forme d’impatience, voire de fébrilité, tant j’avais adoré La constellation du chien, le premier roman magistral de Peter Heller, une errance contemplative, un western post-apocalyptique qui m’avait remué comme aucun bouquin depuis The road (autre poilade à base de balades champêtres, oui ma psy a du taf). Alors quelle surprise, heureuse d’apprendre l’autre jour en feuilletant So Foot ou le chasseur français, je ne sais plus, que Peter Heller revenait cet automne avec un nouveau roman. Bon, je vous avoue que le titre, Peindre pêcher et laisser mourir, m’a quand même bien laissé sur le bord de la route, quelque part entre un film des frères Larieux et Live and let die, la chanson des Wings qui servait de générique à l’heure de vérité quand j’étais petit. Titre à rallonge, méfiance. D’ailleurs l’original The painter aurait tellement mieux convenu que ce choix indigeste.

Succéder à la constellation,ce coup de maitre, c’était sans doute mission impossible, ou pas. Heller avait laissé entrevoir un tel talent de conteur, une telle maitrise de la narration sans parler de sa sensibilité poétique qu’il ne pouvait pas tout perdre aussi rapidement.

Jim Stegner est un peintre à succès, un contemplatif un peu solitaire, retiré dans un petit bled du Colorado, que la vie a foutu par terre le jour où sa fille a été assassinée. Jim pêche à la mouche dans des rivières glacées et majestueuses, observe le vent qui joue avec la cime des arbres, fait ce qu’il peut pour ne plus boire, pour se tenir à l’écart, à l’abri de cette violence qu’il sent parfois monter en lui et qui lui a déjà valu quelques mois de prison pour avoir tiré sur un homme à bout portant. Mais Jim est un homme en colère, un homme qui n’a plus rien à perdre, victime de ses pulsions qui vont le conduire à se battre avec un salopard local, puis à le tuer de sang froid et à déclencher un processus qu’il ne pourra plus arrêter. Traqué par la police et par le clan de celui qu’il a assassiné, Jim se réfugie dans ses tableaux, les seuls qui parviennent encore à peindre ses émotions.

L’homme traqué marche au bord du précipice, des tueurs sont à ses trousses, courses poursuites en pickup dans la montagne, un calibre 41 bien calé dans la main. Les flics sont prêts à le boucler, le monde entier est persuadé qu’il est un meurtrier et pourtant, paradoxe dérangeant, jamais l’artiste et sa peinture n’ont été aussi populaires. Ses toiles s’arrachent alors que lui se bat pour rester en vie.

J’ai peint. Peint le rythme de ce paysage, les sons autant que le reste. Le calme. Ça me calmait. L’instant est arrivé où j’ai disparu. Excepté que là, ce n’était pas dans la pose pleine d’énergie d’une femme ni dans un paysage intime et aqueux, mais dans le ruisseau paisible devant moi, dans le commerce bruyant des corvidés, le passage indétectable d’un castor, la lente respiration du matin.

Roman étrange au rythme atypique, alternance de scènes haletantes et suffocantes qui ne sont pas sans rappeler le meilleur de David Vann, et de longs passages contemplatifs voire méditatifs, Peindre pêcher et laisser mourir est un livre qui vous hante bizarrement, qui vous charme, puis vous ennuie vaguement parfois avant de vous scotcher à nouveau à votre siège. Il y a une lenteur volontaire, presque décalée dans cette chasse à l’homme qui donne le premier rôle à la nature. Je regrette seulement la fin du livre que je n’ai pas trouvée à la hauteur du reste. Dommage, pas grave, car il y a quelque chose chez Peter Heller qui me donne envie de le suivre où qu’il aille, surtout si c’est au cœur d’une Amérique coincée entre une toile et un flingue.

Peindre, pêcher & laisser mourir, Peter Heller, éditions Actes Sud

8 comments

  1. Bon je lis en diagonale parce qu’il m’attend pour bientôt …..mais David Vann !!! Youhou tralala et tutti quantti …..!
    Ps : j’ai douloureusement conscience de la vacuité de ce commentaire ……

  2. moi aussi j’ai pensé au titre du films des frères Larrieu, dont doit être fan le traducteur, vu qu’en VO c’est « The Painter », ce qui claque quand même moins… (j’aime bien aussi le titre de film « Ivre de femmes et de peinture », dans le même genre)

    sinon tu as aussi « Boire Fumer et Conduire Vite » de Philippe Lelouche avec Vanessa Demouy ^^

  3. Joli billet 🙂 j’avais beaucoup aimé La Constellation du chien. J’ai déjà repéré son nouveau roman en librairie avec ce curieux titre. Je me laisserai sans doute tenter car ton billet m’a beaucoup intriguée!

  4. Personnellement, apres toute cette tension et cette colère, j’ai adoré la fin. Jason sait ce qu’il fait, ce ne sera facile pour personne. Bien aimé ton billet. Je me suis aussi un peu ennuyee sur quelques passages(les courses poursuites…) , mais finalement, la psychologie de cet homme furieux et blessé me restera. Et sa peinture.

  5. Coucou!

    J’ai lu ce livre cette année et il me hante depuis. J’ai essayé la constellation du chien mais ça n’a pas trop bien marché. ..par contre je rêve quelque de quelque chose dans le même genre que the painter… quelque chose dans la nature, contemplatif et de rugueux à la fois. Et puis des grands espaces… tu as une idée pour moi?

    Grand merci!

    1. Bonjour Julien, désolé de ne pas avoir répondu plus vite. Il y a une collection chez Gallmeister dont à peu près tous les livres devraient te plaire, que tu connais peut-être déjà, c’est la collection Nature writing, un genre à part entière qui fait la part belle aux grands espaces sans oublier le côté rugueux.

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