J’étais la terreur – Benjamin Berton

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La France est un pays merveilleux où il ne manque que Lui. Ce pays serait un Eden s’il embrassait la vraie foi.

Celui-là piquait ma table de chevet alors que le dernier cauchemar n’avait pas encore commencé. On essayait, tous ensemble, de se remettre du premier choc, celui du mois de janvier, celui qui nous avait remué profondément parce qu’il s’était attaqué à nos valeurs. Mais c’était avant qu’on s’attaque à nos tripes et qu’on finisse par sentir l’odeur du sang jusque dans le caniveau. J’avais envie de lire J’étais la terreur. D’abord à cause de son éditeur, le très rare et très littéraire Christophe Lucquin, qui se bat avec courage, dans des eaux parfois troubles pour faire exister ses petits livres bleus et blancs. J’avais envie de lire J’étais la terreur, également, pour qu’une plongée dans la tête de Chérif Kouachi, une fois les premières vagues d’émotion éloignées, réponde à ces questions qu’on s’était tous posés. Je savais que l’œuvre ne pouvait être que fiction, Chérif était mort à la porte de l’imprimerie avec Saïd. Je savais que ce texte serait décalé, J’étais la terreur n’était pas un essai sur les soldats de la Guerre Sainte, pas un portrait putassier non plus, destiné à se faire du pognon sur les cadavres encore fumant des Charb et des Cabu. J’avais confiance et je me suis laissé entrainer.

Dès les premières lignes, Benjamin Berton nous sort de nos souvenirs et de toutes ces images qu’on ne peut pas oublier. Oui Charlie a bien eu lieu, nous n’avons pas rêvé. Mais tout ne s’est pas passé comme nous l’avions cru car Chérif n’est pas mort avec Saïd dans l’imprimerie. Chérif ne voulait pas mourir et a préparé sa fuite. Son héros n’était pas un chef Djihadiste quelconque ou même le Prophète mais Jean Pierre Treiber, l’assassin de Géraldine Giraud, que la France avait cherché dans les bois pendant des semaines il y a quelques années. Après « l’Action », Chérif rêve de disparaître pendant quelques mois afin de mieux réapparaître sous une autre identité. Alors il raconte. Il remonte à la source, se souvient de ce qui l’a amené à « l’Action » avec son frère. Cette colère, cette haine qui s’est aiguisée au fil des années, que la prison a cadrée à travers la religion. Il revient sur le Yémen, sur la cible qu’on lui a assigné, à lui qui n’avait jamais entendu parler de Charlie Hebdo, qu’il a feuilleté pendant un an sans y déceler l’horreur que ces camarades dénonçaient à sa place. Chérif prépare « l’Action » avec Saïd. Il est presque détaché, presque absent, très loin de l’état émotionnel qu’on pourrait imaginer. Il est presque léger. Inconscient de la gravité des actes qu’il se prépare à commettre ? Peut-être. Chérif est ailleurs. Assez loin de la Religion d’ailleurs. Il ne veut même pas mourir pour Lui, il le dit dès le départ. Il a cette mission à accomplir et elle sera son chef d’œuvre, la marque de son passage. Après ? Après c’est une autre histoire. «L’Action» est passée, la colère s’est envolée et Chérif, apaisé, refait sa vie, une existence de petit bourgeois moyen bien intégré, marié sous une nouvelle identité à une petite blonde bien blanche, bien catholique. Qu’est-ce que tu cherchais Chérif, l’absolu ? ou bien une place parmi les autres ? La médiocrité domestique confortable ? La paix ?

Je pensais, il y a quelques années, que mes souffrances résultaient d’un système d’oppression et de condamnation qui visait ceux qui étaient comme moi. Cela me paraît moins clair aujourd’hui : nous sommes maîtres de notre destin.

Alors oui, J’étais la terreur est un roman troublant, qui détourne un de nos pires cauchemars pour en faire une errance littéraire dont chaque chapitre débute par une citation magnifique tirée du Cantique des oiseaux de  Farid Ud-Din. Oui on peut se sentir dérouté, voire étranger à ce texte, on n’est pas obligé de comprendre que Chérif Kouachi, qu’on imagine limité dans son verbe, s’exprime au subjonctif imparfait et utilise des expressions telles que « A hue et à dia »…On peut questionner le point de vue de l’auteur qui fait de son personnage un être très peu concerné par l’horreur planifiée qu’il a décidé de perpétrer. On peut se sentir gêné par cette légèreté affichée, ce pot de Nutella descendu avant d’aller massacrer à Paris comme on partirait au boulot le cœur libéré. On peut s’interroger. Et pourtant. Pourtant cette réflexion est utile. Ce n’est qu’une interprétation bien sûr mais si souffrance il y a chez Chérif, elle est identitaire et filiale. Elle nait dans le rejet et s’abreuve de frustrations sociétales, d’un besoin de reconnaissance maladif que l’internationale des salopards terroristes associés, relayés par des prêcheurs plus charismatiques que réellement religieux s’empressent d’exploiter. Boulevard Richard Lenoir, Chérif remonte dans la voiture et alors que Saïd accélère, lui, le nez en l’air, regarde les oiseaux qui s’envolent lentement.

L’Action avait anéanti la haine et la colère que j’avais emmagasinées ma vie durant.

Étonnant roman qui navigue entre deux eaux, libre et littéraire, J’étais la terreur n’a pas répondu à mes questions. Ce n’était pas sa vocation. Benjamin Berton a écrit un texte sur la vie, sur le brin d’herbe qui cherche malgré tout à percer, après l’incendie. Quant à moi, tout à ma gueule de bois, j’ai parfois eu du mal à apprécier la poésie au milieu du carnage. Je relirai J’étais la terreur. Dans quelques mois, quelques années, j’y reviendrai. En attendant, je voudrais oublier.

J’étais la terreur, Benjamin Berton, Christophe Lucquin éditeur

4 comments

  1. Les livres de Christophe Lucquin Editeur sont faits pour troubler, gratter , surprendre, comprendre à différents degrés, peut être même faire réfléchir. « J’étais la terreur » est dans la même ligne que « Lento » et « Des Enfants » chez le même éditeur. Des livres surprenants et riches à de nombreux points de vue. Bref de la littérature moderne de grande qualité.

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