Illska – Eiríkur Örn Norđdahl

Illska

A la lumière des nouvelles des dernières semaines, et encore plus à la lecture des journaux de ce matin, ce roman, qui s’interroge, qui dissèque les arcanes de la haine et des idéologies nauséabondes, aussi difficile et parfois pénible à lire soit-il, me parait indispensable. Quand on prend son petit déjeuner les yeux perdus au fond de  son café noir, et qu’on se demande si on en connait, nous, des électeurs bruns, on a le devoir de se souvenir qu’il n’y a pas si longtemps…Que le mal n’est jamais loin, qu’il est là, tapi dans l’ombre, qu’il ne demande qu’à se réveiller.

Contrairement à ce qu’on affirme fréquemment, les électeurs des partis populistes ne sont pas les chômeurs , mais ceux qui redoutent de perdre leur emploi, qui font partie d’une classe en voie de disparition. Ceux qui ont déjà perdu leur travail s’en fichent. Ce n’est pas la réalité qui vous transforme en imbécile mais ce que vous craignez de voir devenir la réalité.

Noir, nébuleux, ambitieux, baroque, fascinant, on pourra tout dire sur le livre très atypique d’un jeune (22 ans) auteur islandais qui s’attaque à travers le prisme de ce diamant noir à des sujets aussi vastes que la mémoire, la Shoah, la filiation, le couple, la patrie, le néonazisme ou l’amour . Un roman dense, six-cents pages bien serrées, riche, très riche, souvent déroutant, où la narration s’attache à mêler, entremêler le présent, la rencontre amoureuse à Reykjavik entre Omar et Agnes, des considérations sur le nazisme, la rencontre d’Arnor, le néonazi Islandais avec lequel Agnes va bientôt tromper Omar, puis l’histoire tragique de Jurkarbas, ville Lithuanienne, martyre comme tant d’autres, victime de la barbarie nazie, qui sera témoin des massacres systématiques des Einzatsgruppen sur la population juive locale. Allers-retours permanents de l’auteur qui met en parallèle passé et présent, qui mélange la grande et la petite histoire pour mieux les fusionner. A Jurkarbas, en 1941, un arrière-grand-père d’Agnes a assassiné l’autre, qui a fini au fond de la fosse commune. Et le passé n’en finit pas de resurgir sous la plume de l’auteur, il refuse de nous laisser vivre l’histoire d’Agnes et Ormar, une histoire dure, de violence elle aussi, de jalousie, de trahisons. Je referme le livre et j’ai un peu la gerbe.

 Dès que la fosse est creusée, ceux qui sont armés exécutent ceux qui ne le sont pas. Puis c’est la pause cigarette. Et on rebouche le trou.

Eiríkur Örn Norđdahl m’a donné le tournis, autant dans l’évocation –brute mais pas complaisante-  des massacres collectifs que dans les descriptions extraordinaires des disfonctionnements du couple. On a du mal à croire que cet écrivain n’a que vingt-deux ans tant par la démonstration de sa science du couple en crise que par la maitrise de sa narration. Son roman ressemble à un bordel formidablement organisé, structuré. Chaque paragraphe peut créer la confusion. Où sommes-nous, qui parle ?

Cet ensemble qui pourrait paraitre décousu, se révèle finalement extrêmement cohérent et la souffrance des personnages, leur inconstance, leurs doutes, leurs peurs, leurs trahisons finissent par faire écho au nôtres, fragiles, humaines, terriblement vulnérables. Le livre d’Eiríkur Örn Norđdahl ne plaira pas à tout le monde. Il est brutal, un brin provocateur, carrément hardcore par moments. Il m’a fait penser à un mélange improbable entre John Irving et François Médeline, quelque chose d’unique et pourtant universel, venu du pays bizarre où l’humanité parfois étrange, côtoie les moutons et les Elfes. Un désordre majeur, mais terriblement d’actualité.

 Vilhemas regarde les derniers corps avancer vers le bord de la fosse pour être fusillés en se disant qu’il est sans doute le prochain. Ce sont ses fils. Une idéologie leur tient lieu de cerveau : ils ont asservi leur part d’humanité à des idéaux politiques qu’ils mettent en pratique sans se poser de questions.

 

Illska, Eiríkur Örn Norđdahl, éditions Métailié

7 commentaires

  1. Un roman qui sera en effet, et malheureusement, toujours d’actualité, l’auteur y démontrant l’omniprésence et la pérennité de la possibilité du mal. Je l’ai trouvé moi aussi remarquable, à la fois mature et original, et laissant chez le lecteur une empreinte très forte.

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