Eva – Simon Liberati

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Je ne savais pas si j’allais le lire, celui-là. Je l’avais acheté pour M. plus que pour moi. J’étais gavé par le battage médiatique autour de la sortie de ce «roman» que toute la presse voyait déjà remporter le Goncourt ou un des autres prix majeurs de fin d’année. Dès les premiers jours de la rentrée, Eva avait tout squatté, magazines, télés, radios, l’attention littéraire du tout Paris, jusqu’au Relay H de la gare de Cosne sur Loire dans la Nièvre. A ce moment-là, j’étais plus énervé que curieux et j’opposais une posture résistante à cet Eva qui m’apparaissait, vu de loin, comme la quintessence du snobisme Rive gauche, une sorte de manifeste du dandysme parisien que je me devais d’ignorer par principe. Rien à foutre d’Eva Ionesco, de Liberati, rien à foutre d’Angot et de Dantzig non plus, cette rentrée-là ne passerait pas par moi.

Le petit nombre de gens à avoir lu mon dernier livre ne me chagrinait pas, car je n’ai jamais cherché à séduire que l’élite.

M. a lu Eva. «C’est pas si mal et j’aimerais bien savoir ce que tu en penses.» Fait comme un rat. Eva a donc intégré ma PAL, déjà grasse et dodue comme une dinde de Noël. J’ai attendu quelques semaines, je me suis réjoui silencieusement que Liberati se fasse jeter de la liste des prix littéraires et puis, quand le soufflet est définitivement retombé, quand j’ai enfin pu me débarrasser de mon a priori dégueulasse, je suis allé chercher le livre dans ma bibliothèque.

Je sentais renaître avec une douceur mêlée d’effroi un vertige que j’ai connu très jeune, l’aliénation à un autre.

Bien sûr, l’histoire d’Eva Ionesco est unique et fascinante. Enfant starisée par sa mère photographe, Eva, dès l’âge de six ans, au cœur des années soixante-dix, s’est retrouvée nue, dans des postures parfois pornographiques, en couverture de tous les magazines arty-voyeurs du monde. Eva était devenu, à travers l’objectif d’Irina sa mère, la muse, l’égérie d’une époque où tout s’était un peu brouillé à travers le prisme de l’art, où le sexe libéré avait dû explorer de nouvelles frontières, jusqu’à trouver normal et esthétique qu’une enfant écarte les cuisses devant l’objectif d’une photographe, sa mère de surcroit.

Eva Ionesco, enfant flinguée, regard de petite vieille usée et corps d’enfant, vivra comme elle pourra, d’excès d’alcool, de drogue, de sexe en tentatives de suicides. Sa mère sera déchue de ses droits parentaux, Eva passera par le DASS, vieillira, quittera son corps d’enfant, toujours hantée par son passé, finira par porter plainte contre sa génitrice.

La cinquantaine approchant, elle rencontre Simon Liberati, écrivain dandy parisien croisé furtivement dans sa jeunesse. Fusion, amour et regard singulier sur ce personnage unique, témoin d’une époque révolue, Eva.

Ce récit est à la fois virtuose – l’écriture de Liberati est vraiment très belle – choquant bien sûr, car même s’il n’est pas une biographie à proprement parler, Eva relate les événements et ses conséquences, les désordres, passés et actuels, les excès parfois révoltants aux accents pédophiles et incestueux, mais aussi superficiel et vain comme l’époque qu’il raconte. Tout est fake dans cet univers de la fin des seventies, boosté à la coke et l’héroïne, tout doit être vécu à mille à l’heure et rien ne doit rester.

Liberati pose un regard amoureux sur Eva, il y a quelque chose de très beau dans ce qu’il accepte de donner. Il se livre, sans retenue, il est à elle, il l’aime sans pour autant l’épargner, elle le domine, indomptable, il l’admire. Et pourtant, on ne peut s’empêcher de penser que ce qu’il aime vraiment à travers elle, c’est l’icône déchue, la petite fille dont les images le troublent encore. Comme s’il vivait son présent avec elle à travers son passé. Il vit avec un monument et Eva quand elle s’emporte ne manque pas de lui reprocher de ne s’attacher à elle que pour écrire un livre d’amour. De fait, Liberati exploite cet amour et en profite pour se regarder dans le miroir.  L’autofiction à son paroxysme. Je, je, je à tous les étages. Roman ? récit autour de son nombril sans doute, aussi divertissant et brillant soit-il. Littérature, sûrement. Les références sont multiples, Eva en Lady Usher entre autres.

Le passé d’Eva l’embellit chaque fois à mes yeux.

Reste une impression bizarre, entre réel intérêt pour le sujet, virtuosité de l’écriture et le sentiment étrange d’une certaine forme de paresse, de nonchalance de l’auteur qui nous semble parfois un peu las, voire vaguement cynique dans sa démarche, comme si Eva, après avoir été le sujet surexploité de sa mère était tombé dans un autre piège, une nouvelle surexposition de son avatar public, sujet littéraire, cette fois-ci. Simon en Irina, amoureux, certes, mais espérant sans doute, même inconsciemment ? s’attribuer un peu de la gloire de son sujet…Mais je vois le mal partout, bien sûr, je préfère souligner le cynisme supposé plutôt que la beauté. Ça doit être moi le vrai cynique.

Eva, Simon Liberati, éditions Stock

3 comments

  1. c’est un livre que j’ai trouvé très bien écrit, mais lors de ma lecture, j’oscillais toujours entre grâce et malaise, car on sent effectivement que Liberati, s’il est amoureux de la femme, l’est aussi de cette petite fille photographiée et de ce personnage de roman – en fait, Eva c’est celle qui répond à toutes ses facettes : la facette déviante comme la facette intellectuelle de l’écrivain…

  2. Avis très intéressant ! Moi aussi j’ai été un peu « saoulée » par le battage médiatique tout autour du roman avant que tout le monde ne l’ait lu finalement. Et pourtant je continue à être attirée par ce livre et tu me donnes raison. Je vais tenter, on verra bien !

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