L’administrateur provisoire – Alexandre Seurat

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D’après un souvenir de Jean, le seul jour où son père avait parlé de Raoul H., Reconnaissant que pendant la guerre il n’avait pas été du bon côté, il avait ajouté, avec l’air pétrifié qu’il pouvait prendre, les enfants ne peuvent pas dénoncer leurs parents, et Jean n’avait plus posé de questions.

C’est sans doute après avoir visionné un énième documentaire sur l’été 1944, après avoir à revu les images dérangeantes du peuple de France libéré et uni dans une résistance de masse tardive, après avoir été confronté aux images choquantes des lynchages, souvent orchestrés par des résistants de la dernière heure, voire des collabos déguisés en justiciers, que je me suis rappelé à nouveau à quel point cette époque de notre histoire, l’occupation et ses odeurs d’égouts, continuait de hanter notre mémoire collective. Philippe Druillet, dans son autobiographie Délirium, racontait son père, meilleur ami de Philippe Henriot, et portait en lui une honte indicible qui avait sans doute nourrie plus tard, son travail si particulier. Des milliers de collaborateurs, voilà ce que la France a tenté d’oublier au lendemain de l’armistice. Elle a jugé les responsables, Pétain, Laval, et décidé d’oublier la discrète armée des rats  domestiques qui, prétextant se tenir du côté de la loi, enfreignaient tous les codes de l’honneur et de l’humanisme.

Alexandre Seurat dont c’est le deuxième roman, raconte l’histoire vraie d’un administrateur provisoire, Raoul H., chargé par Vichy en 1941, comme des milliers d’autres, de déposséder les juifs de leurs entreprises et de les voler au nom de la loi. Le mesquinerie polie des huissiers collaborateurs qui détournent le regard pour ne pas voir les trains qui partent vers Auschwitz, l’enrichissement personnel si facile à organiser, le pillage des juifs s’effectue en costume et cravate avec le bénédiction de l’exécutif. Puis vient la fin de la guerre et chacun retrouve sa place. Raoul H., l’administrateur provisoire, bien qu’inquiété par quelques veuves dévalisées, s’en tire sans dommages et sans remords. Il reprend sa vie bourgeoise et élève ses enfants  comme il effectuait ses pillages « en bon père de famille ». Ses enfants ignorent, ou ne veulent pas savoir. Ses petits enfants non plus ne veulent pas sentir la puanteur et la honte que leur aïeul devrait inspirer. Seule la génération suivante – deux arrières petits-fils- semble vouloir s’intéresser à ce passé qu’on voudrait oublier. Le narrateur questionne, ses oncles, sa mère, et se retrouve face à un mur. On ne parle pas. A quoi cela servirait ? C’était une autre époque et il faut oublier. Mais pour pouvoir oublier il faut savoir. Alors le narrateur cherche, remonte les pistes, retrouve les archives, retrace le parcours des victimes, les personnalise, leur redonne une identité, un passé, un honneur, quitte à enterrer celui de son aïeul.

J’ai longtemps cru lire l’histoire de la propre famille d’Alexandre Seurat. J’ai vraiment pensé que le narrateur était Seurat lui-même tant ce récit, mené comme une enquête intime, pudique, semblait toucher au plus profond et que Seurat lui-même exprimait sa souffrance. Apparemment j’avais tout faux mais il faut croire que son écriture est suffisamment forte et sincère pour que le lecteur se laisse embarquer par ce roman aux allures de documentaire, qui se lit d’une traite et nous laisse le sale petit goût dans la bouche d’un passé collectif pas encore digéré.

L’administrateur provisoire, Alexandre Seurat, La brune au Rouergue.

4 commentaires

  1. Une de mes prochaines lectures…par contre, moi aussi j’avais compris que c’était l’histoire de l’aïeul d’Alexandre Seurat?

  2. intéressée aussi.Effet de vérité peut-être attendu par le lecteur parce que son précédent racontait d’après un fait-divers atroce la courte vie d’une petite fille? Le livre paru en 2015 était La maladroite.

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