La succession – Jean-Paul Dubois

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Enfant, je grandis donc devant Spyridon qui marinait devant sa tranche de cervelet, un père court-vêtu vivant comme un célibataire, et une mère quasiment mariée à son propre frère qui aimait dormir contre sa sœur et devant les litanies de la télévision. Je ne savais pas ce que je faisais parmi ces gens-là et visiblement, eux non plus.

Jean-Paul Dubois fait partie de cette caste enviable et vénérée, avec les Echenoz, les Modiano, les Chalandon et bien d’autres, celle des écrivains soixantenaires, cheveux poivre et sel, regard énigmatique et sagesse apparente, qui nous racontent avec une finesse et un brio presque insultants pour les autres, le monde dans lequel nous vivons. Quand Dubois sort un livre, je l’achète et je le dévore. C’est comme ça. Sa plume me parle, elle s’adresse à moi. Ses phrases glissent les unes après les autres, faciles, naturelles sans effort apparent. Dubois nous parle des hommes, ceux qui vont mal souvent. Il explore le cœur des mâles en peine et je me réjouis toujours de cette mélancolie automnale presque douillette, de ce pull que je prends plaisir à enfiler alors que les nuages se rapprochent et que les jours raccourcissent. Jean-Paul Dubois est un écrivain de l’automne, c’est vrai. Ses thèmes sont souvent aussi gris qu’un matin de novembre mais il parvient toujours à dissimuler sa mélancolie derrière une belle dose d’humour rassurante.

Trois ans qu’on avait plus eu de ses nouvelles. Rien depuis Le cas Sneijder. Je me languissais. Et puis La succession s’est annoncée pour la rentrée. Enfin un nouveau Dubois. On retrouve l’écrivain dans toutes les revues, chez Augustin Trappenard et au Masque et la plume, entre autres. Surprise, il se fait étriller par la bande à Garcin. Dubois Démonté par tous les chroniqueurs présents qui se sont ennuyés à la lecture du roman et qui ont trouvé cette Succession d’une noirceur intolérable…ça commençait mal.

Dès les premières pages, je retrouve la fabuleuse virtuosité de l’écriture de Dubois. J’adore, c’est tout. J’ai toujours le sentiment qu’il écrit son histoire en une fois, une seule prise enregistrée live. Impression de fluidité, de facilité. L’écrivain nous raconte l’histoire de Paul Katrakilis, jeune toulousain émigré en Floride pour y devenir joueur pro de Cesta punta à la petite semaine. Miami, les frontons, les palmiers, une vie éloignée de son histoire familiale un peu trop pesante. La mère de Paul s’est suicidée, son oncle s’est suicidé, son grand-père s’est suicidé. Et puis un jour, Paul est convoqué au consulat et on lui apprend que son père lui aussi vient de se donner la mort.

Tout le monde savait bien que les types de mon genre, les indécis, les procrastinateurs, les lâches, invoquaient toujours le même destin, les morts, les fantômes, Huntington et même les formes les plus larvaires de l’existence, pour s’exonérer de leur faute.

Autopsie d’une maladie atavique, portrait de famille, la succession dissèque tout en finesse l’héritage dont on voudrait se défaire mais dont on est prisonniers malgré nous, tout ce passé qui nous revient toujours à la gueule, quoiqu’on fasse et quoi qu’on dise. Il y a quelque chose d’extrêmement fatal et résigné chez Dubois dans ce roman effectivement très gris, charmant malgré tout à de nombreux moments, peuplé de personnages très hauts en couleur mais résolument désespéré malgré tout. Je comprends qu’on n’aime pas ce roman. Il refuse de se tourner vers la lumière. J’éprouve presque de la gêne étant donnée la nature du sujet et son traitement, à dire que je l’ai aimé. Mais j’ai été touché très à de nombreuses reprises, notamment lors de la visite de Paul à Key West où l’ombre d’Hemingway et son cortège de suicidés hante les rues. Paul est faible et cherche la lumière sous les tropiques mais bientôt c’est la nuit qui le rattrape, inexorablement. Ça y est j’ai froid. Je vais me faire un petit feu.

La succession, Jean-Paul Dubois, éditions de l’Olivier.

6 comments

  1. Très beau billet. Ce qui m’a beaucoup touchée, c’est l’espèce de crescendo qui nous amène vers les dernières pages , ces actions que Paul va assumer seul ( tellement seul, oui, on en a froid dans le dos) et cette très belle histoire d’amour pour se dire qu’il n’aura pas vécu pour rien. Dubois a la politesse du désespoir …

  2. Je suis justement dedans, et pour ma part c’est une première rencontre avec Jean-Paul Dubois. Et ça me parle beaucoup à moi aussi ! Non seulement parce qu’il y a cette sidérante impression de facilité, mais aussi parce que cet humour mélancolique me va bien. Je m’attends à tout moment à prendre un coup derrière la tête, quand la mélancolie prendra le dessus, ce qui paraît inévitable… En tout cas, je savoure.

  3. J’ai beaucoup aimé également ce ton d’une profonde sincérité et ce style, d’une grande fluidité, fait tout à la fois de distance, de tendresse et d’un humour qui permet de ne jamais sombrer dans le pathos.
    J’ai été étonnée aussi de l’entendre se faire descendre au Masque (mais on connaît ses membres et on sait qu’ils n’aiment pas spécialement la nuance – c’est aussi pourquoi on les aime, d’ailleurs!). Je crois que ce sont ces avis très partagés qui m’ont donné envie de le lire !

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