I love Dick – Chris Kraus

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Je me suis mise avec Sylvère par ce que je voyais comment je pouvais l’aider à prendre sa vie en main. Je suis attirée par toi par ce que je vois comment tu peux m’aider à ruiner la mienne.

Je me suis évidemment laissé abuser par cette couverture vert pomme au titre pour le moins taquin, voire coquin. I love Dick, rigolo d’ailleurs de voir que Flammarion n’a pas voulu traduire cette merveilleuse déclaration qui peut, et doit bien entendu se lire à l’endroit comme à l’envers. I love Dick, comme J’aime Robert ou comme…J’aime la bite. Voilà c’est dit mais c’est important de dire les choses telles qu’elles sont avant de rentrer dans le vif du sujet, de s’atteler à ce roman-essai-journal autobiographique en partie ou complètement, sorti aux USA en 1997 dans un anonymat quasi complet et qui est revenu de nulle part au bout de quelque années pour conquérir le statut envié de roman culte chez nos amis ricains.

Cher Dick,

C’est Charles Bovary. Emma et moi vivons ensemble depuis neuf ans. Tout le monde sait ce que ça veut dire. La passion devient de la tendresse, la tendresse mollit. Le sexe disparaît au profit d’une chaude intimité.

Alors, je ne sais pas si ce roman mérite qu’on le porte aux nues, il est à la fois complètement baroque, barré, très snob, parfois insupportablement chiant, bourré de références artistiques, littéraires et philosophiques, Antonin Artaud, Deleuze, Céline, Flaubert, Sophie Calle, Virginia Wolf, Updike, Marivaux, Lacan et des wagons d’artistes en tous genres, convoqués à chaque page dans ce qui ressemble par moments à un manifeste pour l’onanisme intellectuel.

Oui mais voilà. On termine I love Dick et on sait qu’on ne l’oubliera pas. Je n’ai bien sûr jamais rien lu de pareil. Ni dans le propos, ni dans la structure. I love Dick, c’est à part. Chris Kraus est une artiste américaine. Elle vit avec Sylvère Lotringer, philosophe français. Le couple vit un amour dépassionné, confortable depuis neuf ans. Sylvère est plus âgé et le couple ne partage plus qu’une infinie complicité et une tendresse sincère. Ils rencontrent Dick, une autre figure de l’art californien. Et tout bascule.

Au cours d’une soirée agréable, le couple se lie avec l’artiste, et Chris à peine après avoir quitté la maison de Dick, sent que cette rencontre va bouleverser sa vie. Chris est tombée amoureuse de Dick. Amoureuse d’un homme qu’elle n’a fait que croiser ou presque en compagnie de son mari. Et le couple commence à discuter de cette situation, à s’en nourrir, à ne plus penser qu’à cette rencontre qui redéfinit les contours de leur vie. Chris est attirée sexuellement par Dick. Sylvère est partagé entre jalousie, résignation et excitation. Ils commencent à écrire des lettres à Dick. Des dizaines de lettres qu’ils n’envoient pas. Sylvère laisse d’innombrables messages sur le téléphone de Dick. Qui ne répond pas, ne rappelle pas et laisse le couple écrire seul l’histoire de ce fantasme obsessionnel. Le transformer en happening, en oeuvre d’art. Les semaines passent, les mois. Chris part seule à travers l’Amérique et continue à se livrer par écrit. Considérations multiples sur la femme dans le couple, sur l’art, sur la sexualité. Elle quitte Sylvère toujours autant attiré par Dick.

Cher Dick,

Sylvère et moi venons de décider d’aller à Antelope valley pour placarder ces lettres tout autour de ta maison et sur les cactus. Je ne sais pas bien pour l’instant si nous resterons dans les parages avec une caméra (une machette) pour filmer ton arrivée mais nous te tiendrons au courant de notre décision.

Je t’embrasse,

Chris

Troublant. A pas mal d’égards. L’analyse du couple, des désirs, fantasmés ou assouvis, la quarantaine et sa sexualité, la place de l’individu dans le duo marital. Je me suis un peu perdu, j’avoue dans les méandres de la pensée vaguement trop intellectuelle de Chris Kraus dont le cœur du livre s’éloigne du roman pour s’approcher de l’essai. Reste que ce happening artistique peuplé de personnages réels et inspiré de la propre vie des protagonistes est un exercice de style dont j’ai pensé plusieurs fois interrompre la lecture après une sévère attaque de bâillements mais que je suis heureux d’avoir poursuivi ne serait-ce que pour le dernier chapitre qui s’intitule sobrement « Dick répond », et quelle réponse de la part de celui qui nous parait le moins cinglé du lot qui soudain apporte l’équilibre qui manquait à un livre qu’on finit par refermer en se disant. Merde, finalement c’était vachement bien.

Tout ce que je peux dire c’est qu’avoir été pris comme objet d’une attention si obsessionnelle après des rencontres géniales mais pas particulièrement intimes ni remarquables espacées de plusieurs années a été et demeure encore totalement incompréhensible pour moi. Cette situation m’a tout d’abord rendu perplexe puis m’a franchement gêné et mon plus grand regret aujourd’hui c’est de ne pas avoir trouvé le courage de te dire et de dire à Chris à quel point cela me m’était mal à l’aise d’être, contre mon gré, l’objet de ce que tu m’as décrit au téléphone avant Noël comme une espèce de jeu bizarre.

I love Dick, Chris Kraus, éditions Flammarion.

5 commentaires

  1. Je ne sais pas comment tu as fait pour persévérer malgré les attaques de bâillements, je me suis engluée dans l’incroyable ennui que procure cette lecture – et pourtant l’idée me plaisait au plus haut point, cette mise à plat d’une obsession à travers l’art. Mais vraiment trop chiant 🙂

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