Aquarium – David Vann

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Tout le mal en ce monde bien des hommes, dit ma mère. Il faut que tu le saches. Toute la violence, toute la peur, tout l’esclavage. Tout ce qui nous écrase.

J’ai dû me tromper. J’avais cru lire, après la parution de Goat Mountain, son roman précédent, que David Vann en avait terminé avec la psychose familiale, qu’il avait fini de régler ses comptes et que ses névroses filiales à tendance pathologiques étaient derrière lui. J’avais dû me tromper car David Vann n’a définitivement pas tiré un trait sur les traumatismes familiaux, est loin d’avoir terminé de débiter son arbre généalogique à la tronçonneuse. Première inquiétude en ouvrant Aquarium, le dernier opus, le livre est dédié à sa mère. S’il ne s’agissait pas de David Vann, on pourrait s’en réjouir, se dire que oui, enfin, il a passé l’éponge sur cette enfance pourrie qui semble encore hanter sa plume d’écrivain. On pourrait trouver ça charmant. Mais non. De là à penser que David Vann ne peut s’empêcher de disséquer l’ambiguïté des rapports familiaux, il y a un pas qu’on va finir par s’autoriser à franchir… Sukkwan Island, Désolations, Impurs, Goat Moutain, toute la tension dramatique chez Vann nait dans l’impossibilité d’exprimer sa douleur aux siens, dans le piège qui se referme toujours sur un couple, sur un fils et sa mère, un fils et son père ou comme cette fois-ci, sur une mère et sa fille.

Aquarium, c’est le récit de la pire des prisons, celle de la figure maternelle qui de victime devient bourreau et torture à son tour. Insupportable par moments.

Caitlin, douze ans, vit avec sa mère Sheri à Seattle. Pas de père, pas de famille. Le soir après l’école, elle retrouve un vieux monsieur à l’aquarium et passe des heures, les yeux et les pensées perdues dans l’observation lente de ce petit monde silencieux. Un univers un peu triste coincé entre la protection de sa mère et un vide qu’elle ne sait pas expliquer. Le vieux monsieur est là, chaque jour un peu plus présent. Mais il n’est pas là par hasard. Il incarne le passé que la petite fille n’a pas connu, il est le vide qui hante la vie de Caitlin.

Sheri découvre la présence de cet homme et la mère bienveillante se transforme en monstre intime, tortionnaire ensorcelée qui tutoie la folie et nous entraîne dans les tréfonds du glauque, là où Vann semble avoir établi ses quartiers, lui qui n’a pas son équivalent dès qu’il s’agit de nous traumatiser avec ses froids délires tourmentés. « Bordel, il est cinglé ». Voilà ce que je me suis dit à mi-chemin, alors que j’avalais les pages et que j’ai lu cet Aquarium en quelques heures à peine. Il faut dire qu’il sait y faire en matière de psychologie. Et c’est ce qui fonctionne dans ces scènes de huis-clos qui ne sont pas sans rappeler son Impurs ou l’esprit d’hiver de Laura Kasischke. La violence fusionnelle entre une mère et sa fille, l’emprise maternelle jusqu’à la nausée, jusqu’à la destruction. Voilà ce que David Vann explore cette fois-ci même si pour une fois, l’auteur a bien fait attention à tout de même casser un peu ses codes et aller voir du côté moins sombre de la rédemption.

Mais c’est là où je le perds, là où, je trouve, cet Aquarium n’est pas aussi réussi que les précédents. Un peu lent à démarrer, puis addictif autant que repoussant, le livre baisse ensuite d’intensité et se termine presque mollement dans un final apaisé auquel j’ai beaucoup de mal à adhérer. C’est d’ailleurs encore plus troublant de s’avouer déçu par un (très relatif) Happy end. David Vann qui distribue les caresses après les claques, c’est le monde qui ne tourne plus rond…

Aquarium, David Vann, éditions Gallmeister.

5 comments

  1. pas fan de David Vann, mais j’avais ouï dire qu’il s’était un peu calmé…en fait quand je te lis j’ai l’impression que c’est le pire de tous ^^ (au niveau ambiance, hein, pas au niveau qualité)
    bon, s’il y a un happy end, je me laisserai peut-être tenter…

  2. « Addictif autant que repoussant » voilà ce que j’ai pensé en lisant « Sukwan Island » à sa sortie. David Vann n’était pas encore une vedette . N’ en ai jamais rouvert un depuis …
    Un écrivain doit instruire à charge et à décharge, non , pour que ce soit réellement passionnant ? Sinon c’est juste glauque

    1. Avec lui on est toujours un peu à la limite. Les traumatismes familiaux, ça a toujours fasciné. Mauriac faisait plus soft mais Hervé Bazin n’était pas loin de ça…mais c’est vrai qu’il y a un petit côté maso à lire David Vann

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