Règne animal – Jean-Baptiste Del Amo

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Joël a déjà vu des porcelets se traîner à terre, l’abdomen ou le crâne à demi dévorés par les vers qui ont éclos des œufs que ne cessent jamais de pondre les mouches. Alors, lui et Serge remplissent à tour de bras des brouettées de merde qu’ils déversent dans la gueule insatiable de la fosse à purin.

C’est peut-être parce que moi aussi j’ai grandi dans une ferme, parce que j’ai ressenti parfois la fabuleuse pression des murs virtuels que la campagne érige, qui isole, éloigne, impose sa loi du silence, violemment. Naître dans une ferme, c’est vivre à l’écart. Un huis-clos à ciel ouvert, l’espace, le ciel toujours trop grand, le vent dans les arbres et les animaux.

Je connaissais le sujet du roman de Jean-Baptiste Del Amo, je savais qu’on y suivait l’itinéraire d’une famille attachée à ses terres, une famille de paysans, pauvre, austère, que l’on découvre à l’aube du siècle dernier, dont la vie misérable, grise et dénuée d’amour, se résume à une forme de survie animale. C’est la tristesse qui domine cette première partie à l’écriture virtuose, qui décrit la vie d’Eléonore, cette gamine née d’une union résignée entre un père souffreteux, un peu falot, taiseux, et une mère rêche aux mains sèches et aux genoux calleux, vieille avant d’avoir été jeune, misérable bigote aigrie incapable du moindre geste d’affection. Transposez l’univers d’un pied au paradis de Ron Rash ou imaginez un roman de Zola qui aurait pour décor une petite ferme sombre du sud-ouest de la France. La guerre, la Grande guerre s’avance, magnifique évocation des journées de mobilisation, le tocsin qui sonne aux églises, et puis le départ de Marcel, le neveu qui aide le père à la ferme et dont Eléonore s’est entiché. Magnifiques passages encore sur la barbarie humaine, sur la misère dans les tranchées, sur le sang des blessés et des morts qui coule à flot et souille la terre et les rivières. Cette première partie est un enchantement noir, le récit désolé d’une pauvre ferme stérile, triste comme l’époque qui la voit souffrir.

La porcherie comme berceau de leur barbarie et de celle du monde.

Deuxième partie, fin du XXème siècle. Eléonore, l’aïeule, veille encore sur ce corps de ferme qui n’en finit pas de se dégrader. Tristesse moderne et finalement intemporelle que l’auteur nous narre à travers les yeux des générations qui ont suivi celle d’Eléonore. Henri son fils, le patriarche, Serge et Joël, ses deux fils, Jerôme, le fils de Serge, gamin différent, indomptable, instinctif comme un animal, dont on devine très vite qu’il ne reprendra pas l’exploitation, que la lignée s’arrêtera avec son père et son oncle, ces deux fantômes errant au milieu d’un élevage de cochons envahi par le purin, les grognements et cette odeur impossible à évacuer, celle de la merde qu’ils n’en finissent pas d’enlever, de dégager mais qui s’immisce partout jusque dans notre tranche de jambon. Les cochons, ces produits vivants sur lesquels les hommes ont le droit de vie et de mort, surtout de mort, des cochelets qu’on engraisse, qu’on lave, traite, frappe, rabroue et qu’on égorge quand ils sont prêts comme on cueillerait un fruit. Du sang et de la merde, des cochons, cochelets, verrats, truies partout jusqu’à l’étouffement, jusqu’à ce que la ferme commence sa lente agonie avec Henri qui se sait mourant, Serge qui ne fait plus un pas sans sa fiole de Whisky, Joël le mal-aimé qui pressent la catastrophe, un petit monde au bord de l’explosion qui attend son heure à l’abri des regards extérieurs.

Parce qu’il n’en trouve plus la force, Joël cesse de nourrir les bêtes. Affamés et malades, les porcs deviennent agressifs. Ils s’attaquent les uns les autres. Lorsque l’un d’entre eux fait une descente d’organes, ses congénères le dévorent parfois, le laissant à demi-mort et éventré. Les rats ne se cachent plus.

Quel livre…Règne animal, coup de cœur absolu de cette rentrée littéraire m’a réellement impressionné, passionné. C’est un roman assez littéraire à l’écriture à la fois classique et fluide, un monument de justesse, la description fidèle d’un univers méconnu, de sa dureté, un portrait de la campagne bien loin de l’image bucolique que notre saturation urbaine veut bien imaginer. La ferme, cet enfer si proche et si lointain, pétri d’une violence qui s’exprime autant à l’égard des animaux que des humains, retenus malgré eux dans ce cercle, cet enclos infranchissable. La ferme, dont la couleur varie du gris au rouge sang, cette campagne aux accents mortifères que chacun rêve de quitter sans jamais oser sans éloigner. Magnifique.

Règne animal, Jean-Baptiste Del Amo, éditions Gallimard.

 

 

 

 

9 commentaires

  1. Peut-être parce que je suis née les pieds bien ancrés dans le bitume parisien, je ne suis guère attirée par ce livre. Peut-être à cause de la manière dont Le masque et la plume l’a éreinté, évoquant notamment une écriture trop apprêtée… Mais à te lire, j’ai certainement tort…

    1. Ah je ne savais pas qu’il avait été chroniqué au masque. Écoute, d’habitude je déteste tout ce qui est trop écrit,trop apprêté. Passé les premières pages un peu ampoulées peut-être, on se laisse prendre, on ne le lâche plus.

  2. Olala quel beau billet ! Pour connaître un peu la campagne picarde et les agriculteurs de mon enfance quand j’allais acheter le lait encore chaud, pendant les vacances, j’avoue que le bouquin me parle maintenant que tu en parles. Alors que jusqu’à présent son résumé ne me disait rien, tu me donnes hautement envie de m’y plonger. Je note précieusement.

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