Chanson douce – Leïla Slimani

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Son visage est comme une mère paisible, dont personne ne pourrait soupçonner les abysses. Ce n’est jamais clairement dit, ils n’en parlent pas, mais Louise construit patiemment son nid au milieu de l’appartement.

Victime de la mode. Et je plaide coupable. Je n’avais, il y a quelques semaines, quand j’ai empli mon premier panier garni, même pas fait attention à Chanson douce. Je ne l’avais pas noté, pas vu. Invisible il était, comme beaucoup, perdu dans la trop longue liste des sorties Gallimard qui s’étalent sur les tables des libraires, sans qu’on y distingue une quelconque particularité. Un gros bandeau rentrée littéraire, la fameuse couverture blanche et puis c’est tout. Chanson douce aurait pu passer inaperçu. Il aurait pu intégrer le cimetière des morts-nés littéraires comme la grande majorité de ses congénères. On n’en aurait pas ou plus parlé et Leïla Slimani aurait repris sa place dans le cortège des écrivains anonymes. Heureusement pour nous, La critique (avec un C majuscule) et le service communication de Gallimard on fait leur travail et nous ont alertés. Attention, chef-d’œuvre ! On n’a bientôt plus pu ignorer cette chanson douce sélectionnée pour tous les prix et pressentie pour le Goncourt.

Je suis une sale fashion victim, un lâche lécheur de vitrines littéraires. Je me fonds dans la masse, je suis le troupeau, docile comme le bon élève que j’ai fini par devenir. Peu importe la taille de ma PAL, il a fallu que je sache, que je me fasse une opinion sur ce roman qu’on annonçait choc, une histoire de nounou tueuse, un thriller littéraire à l’envers, un truc à ne plus jamais plus embaucher de baby-sitter.

Myriam et Paul, jeune couple citadin un peu bobo, parent de deux enfants en bas âge, se retrouve aux prises avec la vie moderne, avec ses contradictions, partagé entre le bonheur recherché de la vie familiale, La volonté de liberté et les ambitions personnelles, incompatibles avec l’abnégation nécessaire à la parenté exemplaire. L’équation moderne impossible à résoudre. Myriam ne se voit plus en maman zen et voudrait reprendre son travail. Il va lui falloir embaucher cette fameuse nounou qui prendra soin de sa famille en son absence et lui donnera l’illusion d’une vie épanouie, heureuse, utile, altruiste et égoïste à la fois. Le parfait équilibre.

Comme s’il avait toujours su qu’une menace avait pesé sur lui, une menace blanche, sulfureuse, indicible. Une menace que lui seul, de ses yeux et de son cœur d’enfant, était capable de percevoir. Le destin avait voulu que le malheur s’abatte ailleurs.

Louise, brindille effacée au regard fuyant mais au geste sûr va prendre une place chaque jour un peu plus grande dans cette famille. Insidieusement, elle va tisser sa toile, se rendre indispensable jusqu’au malaise, jusqu’à confondre sa vie et celle de Myriam et Paul. Eux jouent un double jeu sans s’en rendre compte. Ils lui laissent les clés de leur vie et pactisent sans le savoir avec le diable. Louise ne vit bientôt plus qu’à travers sa famille d’accueil et le drame, annoncé dès les premières lignes du roman, se prépare, inéluctable.
Autopsie d’une catastrophe, Chambre douce est bien le choc annoncé.

Très fort, le roman repose avant tout, non pas sur le suspense, tué dès les premières pages, mais sur la tension qui s’en dégage en permanence. L’origine du mal est plus intéressante à disséquer que le mal lui même. D’où vient la violence? où a-t’elle trouvé ses racines? Chanson douce est aussi un portrait aigre-doux sur la famille moderne celle, citadine dont chaque membre voudrait recevoir autant que donner, qui n’accepte rien d’autre que le bonheur, rejette le quotidien qui use, réclame le droit à jouir à chaque instant. Etre parent, mari ou femme, c’est perdre la liberté auquel chacun a droit et quoi de mieux qu’un esclave volontaire pour vous soulager à la fois de votre quotidien et de votre mauvaise conscience. Myriam se sent coupable de ne pas passer plus de temps avec ses enfants, elle est tiraillée entre son devoir de mère et son envie de travailler à nouveau. Paul veut profiter de ses enfants. En profiter, c’est tout. Alors l’ombre grandit à leurs côtés, la menace avance tapie dans un coin. Le mal est là, il est dans la maison.
Portrait incroyablement juste d’un désespoir et d’une folie, Chanson douce observe aussi le couple et la famille dans ce qu’elle a de plus intime et de plus dérangeant. Dérangeant, c’est ça, il y a un petit morceau de chacun d’entre nous dans ce roman, qui continue de gratter bien après avoir refermé Chanson douce

Chanson douce, Leïla Slimani, éditions Gallimard.

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