The girls – Emma Cline

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Elles s’aventuraient le long d’une frontière tortueuse, entre la beauté et laideur, créant dans leur sillage une onde d’agitation.

On a beaucoup parlé de ce roman. A juste titre. On a parlé de son auteur, Emma Cline, 27 ans, comme d’un phénomène littéraire que les maisons d’édition allaient bientôt s’arracher. Emma Cline, si jeune et déjà si mûre, qui à travers ce roman troublant pose un des regards les plus justes jamais écrits sur l’adolescence. Charles Manson le gourou, Susan Atkins, Sharon Tate, les meurtres. L’Amérique sous le choc a longtemps traîné derrière elle le traumatisme de ce fait divers. Des hippies sous influence qui massacrent, des filles jeunes qui martyrisent et deviennent le cauchemar d’une Amérique en plein bouleversement. Il y a une fascination, qui demeure, pour cette histoire. On ne l’a pas oubliée. Elle revient hanter l’Amérique comme un mauvais rêve récurrent. Charles Manson est toujours le Diable, il apparaît encore de temps en temps. Il est toujours le mal engendré par l’Amérique elle-même.

The Girls est une plongée dans cet univers, dans cet été qui a conduit à la nuit des couteaux. Emma Cline a choisi de ne pas aborder l’horreur de face de ne pas dresser le tableau trop fidèle – Simon Liberati s’en chargera – des événements. Elle s’est inspirée des faits pour mieux les pénétrer, pour mieux comprendre aussi les mécanismes qui ont conduit ces filles à basculer. Cette histoire, nous la découvrons à travers les yeux d’Evie Boyd, une gamine dont le monde est en train d’exploser.

Evie a quatorze ans, ses parents ont divorcé, elle vit avec une mère qu’elle regarde se détacher un peu plus chaque jour, elle observe, extérieure, sa meilleure amie Connie toujours bloquée quelque part en enfance. Elle est seule. Elle se tient sur le pas de la porte, prête à la franchir. Elle attend qu’on vienne, la prenne par la main et qu’on l’aide à grandir.

Suzanne voyait la faiblesse qui était en moi, éclairée et évidente; elle savait ce qui est arrivait aux filles faibles.

Suzanne et ses acolytes hantent les rues de la ville. Présences sales et envoûtantes, sirènes crades à la démarche aussi assurée que nonchalante, elle ne tardent pas à attirer Evie, à l’entraîner dans leur sillage et celui de Russell (L’avatar de Manson), présence masculine électrisante, mâle parmi les mâles, père protecteur incestueux dont le charme enveloppe, libère autant qu’il emprisonne. Les filles lui appartiennent, il les possède. Elles feront ce qu’il veut.

Evie passe d’un monde à l’autre, échappe à sa mère, rêve de Suzanne, de ce ranch où chacun veille sur l’autre, bienveillant. Elle pressent le pire, distingue la menace, latente. Evie n’est pas innocente, elle reconnait l’indicible noirceur qui se cache dans le ranch sous les traits de Russell, de Guy ou de Suzanne. Elle sait que ce monde inquiétant et exaltant est dangereux, potentiellement mortel. Morbide. Les semaines passent, Evie se sent étrangère à sa propre vie, attirée par les sombres abysses du ranch que la pourriture envahit jusqu’aux corps eux-mêmes. La nuit, funeste s’avance qu’Evie sait fatale et dans laquelle elle rêve de s’enfoncer.

J’ai adoré bien sûr, cet extraordinaire portrait de l’adolescence, de ses tourments, de ses découvertes et de ses hésitations. The Girls est un coup de poing dissimulé derrière le filtre parfois brumeux de la fin de l’enfance. Moiteur cotonneuse et confortable, drogues et univers parallèle, voyages intérieurs, Emma Cline choisit de prendre un pas de recul pour mieux peindre ce cauchemar. Evie est une protagoniste à la marge, une rescapée involontaire, un témoin extérieur qui observe l’enfer à la lisière, se brûle parfois et rêve de périr dans les flammes avec les autres, avec Suzanne surtout, cette muse incandescente, enfant perdue au regard diabolique.

Je ne cessais de percevoir une expression étanche dans ses yeux, un repli sinistre sur soi. Plus tard, je comprendrais que c’était la préparation.

The girls, Emma Cline, éditions de la table ronde.

4 comments

  1. A force de lire des billets – élogieux – sur ce livre, j’ai l’impression de n’avoir plus rien à découvrir, ce qui est probablement une erreur. Mais l’envie de le lire finit par s’émousser un peu. J’espère toutefois qu’elle reviendra, car ce roman semble incontournable…

    1. Mince je m’aperçois que ma réponse n’est pas parue…je pense qu’il faut que tu laisse le temps au soufflet médiatique de se reposer. le bouquin sera toujours aussi bon dans un an et tu en auras peut-être plus envie !

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