De profundis – Emmanuelle Pirotte

 

9782749151045

Les suicides des trois derniers jours se comptaient par millions. Sur la Côte d’Opale, on avait trouvé des dizaines de cadavres au pied d’une falaise. Des hommes, des femmes, des enfants, entassés pêle-mêle comme des poupées désarticulées sur une plage de galets. Ils s’étaient jetés ensemble dans le vide, comme ces troupeaux de chevaux et d’aurochs de la préhistoire, dont les os jonchaient le sol au pied de la roche de Solutré.

Encore un roman apocalyptique. Je les adore bien sûr et notamment le dernier à avoir fait parler de lui lors de cette rentrée littéraire, le Station Eleven d’Emily St. John Mandel. Décryptage de la fin du monde, pas particulièrement du côté spectaculaire des choses, plutôt du versant intimiste. Emmanuelle Pirotte nous emmène à Bruxelles dans un futur proche qui ressemble à la fin. Ebola III décime par millions, peste moderne qui remplit les rues des villes de cadavres purulents. Le monde se meurt et devient fou en même temps. Les intégrismes religieux, chrétiens et musulmans,  se répondent dans une escalade fondamentaliste teintée de violence. Les villes sont mises à sac, pillées, éventrées et la population fuit, comme elle peut, si elle le peut encore, quitte à crever dans le caniveau.

Roxanne, quarantenaire écorchée n’a pas encore attrapé la maladie mais son ex-mari, le père de sa fille Stella, meurt en quelques jours. Elle se retrouve seule avec cette gamine dont elle ne voulait pas, qu’elle avait abandonnée à son père quelques années auparavant. Stella est une enfant particulière, secrète, sensible, souvent muette presque inquiétante. Mère et fille se regardent de travers et ne savent pas encore si elle pourront s’apprivoiser. Et puis un soir leur immeuble est attaqué par des pillards. Elles survivent mais Roxanne décide de fuir et de se réfugier dans la maison familiale, loin de Bruxelles au cœur des Ardennes noires et inquiétantes. Un hameau paumé, des habitants d’un autre temps, silhouettes tantôt rassurantes, tantôt inquiétantes. Stella et Roxanne s’installent dans la grande maison froide alors que les nouvelles qui proviennent des villes sont chaque jour un peu plus cauchemardesques.

L’électricité est coupée. Partout. Bientôt on doit vivre comme au siècle précédent, replié sur soi-même, inquiet devant les hordes d’errants qui se déplacent à l’orée des bois avoisinants. Et puis cette maison n’est pas neutre. Stella le sait, elle sent une présence, une ombre, un courant. Elle n’en a pas peur, elle l’accueille. Roxanne aussi qui s’accommode assez vite de cette âme perdue qui se faufile dans les couloirs. Un monde déshumanisé hanté par un revenant, deux femmes  perdues dans des bois qui ressemblent à un purgatoire, le passage obligé entre le monde qu’elles ont connu et la fin qui s’avance, inéluctable. Il y a ce moment de latence, très beau, cette pause dans l’horreur immédiate qui permet à Roxanne de se souvenir de ce qui est vrai, de retrouver un sens à la vie, de l’amour pour sa fille et pour cette présence protectrice. Avant le bouquet final.

Belle histoire, belle écriture et pourtant, je suis un peu passé à côté de De profundis dont le scénario a parfois semblé hésiter entre contemplation introspective et action trash à la Mad Max wallon. J’ai adhéré à la mise en place du contexte, au décalage que l’inquiétante campagne ardennaise impose, j’ai aimé les personnages aussi, cette Roxanne torturée, peu aimante, sa fille énigmatique. Mais le fantôme m’a gêné. Il était à la fois central et de trop. Et quand je me suis surpris à penser à Ghost, quand le visage et le brushing de Patrick Swayze se sont imposés, j’ai définitivement décroché. Dommage.

De profundis, Emmanuelle Pirotte, éditions du Cherche midi.

 

2 comments

  1. Mais ça change tout le temps ici 🙂
    J’avais noté également ce roman, suite à mon engouement pour Station Eleven et plusieurs billets vraiment enthousiastes…Bon, le tien est mitigé, mais il donne quand même envie… Sur ma LAL pas prioritaire, alors.

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