Distant lights – Dirty hands

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C’était encore un de ces concerts parfois foireux qu’on n’aurait loupé sous aucun prétexte. C’était à la Chalouère, avant le Chabada, avant qu’on soit adultes et qu’on ait un travail, des enfants, des pensions alimentaires à payer.

J’avais garé la 104 dans une rue sombre. Qui pouvait bien s’attaquer à la 104 blanche ?cet ancien combattant du rock qui avait écumé les salles de concert de l’ouest hardcore, De Rennes au Mans et de Nantes à Poitiers. Ce soir-là, on jouait à domicile, à Angers et les Dirty hands venaient, prophètes en leur pays, présenter leur nouvel album, Letters for kings. Les Dirty hands, c’étaient les petits frères des Thugs, des gars de chez Black et Noir, guitares en avant eux aussi, même énergie, même grande famille. Pas la même chapelle pourtant. Les Dirty hands lorgnaient plutôt du côté de chez Dischord, de chez Fugazi. Du hardcore un peu plus torturé, moins direct, un peu plus cérébral.

Ils ont eu leur succès. D’estime sans doute, mais ils ont eu leur succès. Ils méritaient plus je pense. Je ne sais pas ce qui aura manqué au final pour transformer l’essai et faire des Dirty hands un des fers de lance du rock hexagonal. Je réécoute Distant lights et j’en suis encore sincèrement persuadé. Dirty Hands, c’était mieux que bien. Ça a traversé les époques, ce n’est pas daté et ça sonne toujours aussi juste. Les guitares bien sûr, la basse et surtout la batterie. Géniale batterie. Et puis ces breaks, ces reprises, tout était là, même la voix accompagnait bien l’ensemble. L’accent anglais pourri ? Quel accent ? Nous on avait 20 ans, on ne s’en rendait pas compte. Et puis à Angers, c’est Eric Sourice le chanteur des Thugs qui nous avait initié aux joies de la prononciation engliche. Autant dire les Dirty hands à côté, ça sentait le Toefl les doigts dans le nez…

Concert à la Chalouère donc, un soir d’hiver. Froid. Ambiance épaules rentrées, nez gelé, Doc martens,  kro tiède à la main, la faune locale est présente. Angers, cette charmante ville de province, chic et bourgeoise d’un côté et foncièrement rebelle de l’autre. La ville des serre-têtes et des rockeurs. Et le côté rock bouillonne ce soir, ils vont enfin jouer le nouvel album, celui de la percée espérée devant un public acquis à leur cause. Une communion fraternelle. Le concert est génial, enfin pour le peu qu’il m’en revienne – j’ai un peu oublié. Et puis des concerts, on en faisait beaucoup à l’époque, un ou deux par semaine. Non, ce que je ne peux pas oublier c’est la sortie du concert. Les vitres brisées de la 104, les papiers éparpillés sur le trottoir. Ce n’était pas la première fois qu’on lui brisait les vitres. J’avais encore oublié de cacher la misère apparente à l’intérieur. Et merde…  « Commissariat, bonsoir ».

Et puis le lendemain, en fin de matinée, je me souviens d’un coup de fil chez mes parents.

-Bonjour, est-ce que je pourrais parler à Emmanuel ?

-C’est moi.

-C’est Doumé, le guitariste des Dirty Hands, t’étais bien au concert hier soir ?

Silence abruti…

-Euh oui, oui.

– Plusieurs voitures ont été vandalisées pendant le concert. La police a retrouvé ton cartable dans la rue. Il est chez moi, tu peux passer le chercher si tu veux.

J’étais vraiment un petit garçon à l’époque. Je n’ai pas trop su quoi répondre. J’ai dû bafouiller une réponse intelligible puisque quelques heures plus tard, je me suis retrouvé dans son appartement rue Saint-Aubin. J’étais là, dans son entrée, nerveux comme si je parlais à Jimmy Page, timide comme un communiant. Lui était très sympa. J’aurais voulu qu’on discute des heures, qu’il me raconte sa vie ou je ne sais quoi, que ça dure suffisamment longtemps pour que je puisse me vanter de le connaitre. Mais la vérité c’est qu’on n’avait pas grand-chose à se dire.

Il m’a rendu mon cartable, une poubelle remplie de photocopies pas classées, je lui ai dit que j’avais adoré le concert et là non plus on ne s’est pas compris. Il m’a laissé comprendre que lui et les autres étaient déçus parce qu’ils avaient joué trop juste. On aurait dit l’album…Trop juste…rien compris et ça s’est vu. Je l’ai senti un peu désemparé. J’aurais voulu qu’il me paye un café, qu’il me montre ses disques, qu’on soit potes quoi. Au lieu de ça, je me suis retrouvé dans la rue avec ce cartable dont je n’avais vraiment rien à foutre. Je l’ai imaginé là-haut chez lui  dans son appartement, sans doute perplexe, se demandant si vraiment tous les fans de Dirty hands ressemblaient à ce post-ado à la poignée de mains molle.

Voilà. C’était il y a 25 ans. Les Dirty Hands ont encore sorti un album après Letters for King. Et puis il se sont séparés. Il faut bien grandir un jour. Moi, j’ai vendu la 104, j’ai perdu mon cartable, définitivement cette fois et puis j’ai fini par grandir, moi aussi. Mais ce matin, j’écoute Distant lights et je retrouve cet élan, je me dis que c’était vachement bien Dirty Hands, qu’ils étaient beaux nos 20 ans.

2 commentaires

  1. Salut, j’ai 45 balais et j’ai l’impression de me retrouver dans ce texte (sauf que ma 104 était une AX K-way)…
    De « Piece of fun » à « Sunny Days » les Dirty Hands ont également bercé ma jeunesse et pour les avoir revus avec une émotion non contenue il y a quelques mois je pense également qu’ils n’ont pas eu le succès mérité.

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