Paterson – Jim Jarmusch

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Traduire un poème, c’est comme prendre une douche avec un imperméable.

Un film de Jarmusch, pour moi le fan inconditionnel, c’est Champagne, c’est Noël avant l’heure. Jarmusch a « la carte ». Quoiqu’il filme, je le suis. Dans un taxi la nuit à Rome ou Paris, dans le bayou, dans un Detroit envahi par des vampires rockeurs gothiques.

Paterson, j’y vais sans me poser de question. Le jour de la sortie. Je ne sais rien du scénario ni des acteurs, on verra. J’ai le même rapport avec certains auteurs –Modiano, Auster, Dubois. Je ne sais pas à quoi m’attendre et pourtant je suis certain ou presque de me retrouver en terrain familier. Il y aura ces travellings lents, ces personnages décalés, peut-être ces horloges qui tournent, ces blagues pince-sans rire qui flirtent toujours avec l’absurde. On se demandera sans doute ce qu’on fait là, comme les personnages. Il y aura de la lenteur, de la répétition et puis une certaine poésie, pour peu qu’on accepte les codes imposés par le Dandy aux cheveux blancs. Il y aura du vide, et du vide viendra la matière. Et c’est tout le sujet de Paterson. Décryptage du processus de création.

Paterson est un chauffeur de bus qui vit à…Paterson, NJ, ville moyenne en tous points, pas spectaculaire, loin de tout ce qui brille. Tous les jours, Paterson se réveille à 6:30, embrasse sa femme, mange ses Cheerios dans un bol de lait et fait à pied le chemin qui le mène à son bus. Tous les matins, il saisit son carnet et écrit des vers, que l’observation de ce quotidien sans aspérités apparentes lui inspire. Tous les matins, Donny, le superviseur du dépôt de bus le salue, l’air accablé. Mêmes rues, même trajet, tous les jours.

La vie de Paterson, c’est la poésie qui l’habite, ce sont ces mots qui viennent, ces fulgurances qui lui traversent l’esprit à lui, le taiseux éclairé, silhouette invisible ou presque, acteur effacé, toujours à la lisière de cette vie au ralenti.

Il ne se passe strictement rien dans Paterson. La seule péripétie est une panne de bus. Tout le reste est une succession de scènes qui se répètent à l’infini, petits instants comiques à la Jarmusch. Ça rappelle Mystery train, d’ailleurs je vois dans la scène de fin et cette apparition d’un poète japonais, comme un clin d’œil à ces deux post-ados nippons qui erraient dans Nashville à la recherche du fantôme d’Elvis et de Carl Perkins.

Autant le dire, ça n’enlèvera rien au film, Paterson est le film le plus lent et le plus dépouillé de scénario que Jarmusch ait réalisé depuis Stranger than Paradise. Quelques spectateurs sont partis avant la fin hier, usés par le rien, fatigués de devoir tisser eux-mêmes les liens qui font de cette œuvre un objet à part. Qui ne connait pas Jarmusch sera sans doute déstabilisé. Paterson n’est pas un film américain mais plutôt asiatique, très contemplatif. J’y retrouve aussi la lenteur chère à Nuri Bilge Ceylan. La critique s’extasie, un peu trop unanime, moi je n’ai pas retrouvé exactement ce qui me séduit tant habituellement. Sans doute une question de rythme. De très beau moments, de la grâce, des silences contemplatifs qui s’ouvrent sur cieux immenses. Mais de l’ennui aussi. A force de vouloir épurer, Jarmusch prend le risque de laisser les spectateurs sur le côté.

5 commentaires

  1. Un Jarmusch (il y a un c à Jarmusch, aussi déstabilisant que ça puisse paraître) japonisant, oui exactement. Moi j’y suis retournée le lendemain pour me défaire d’un sentiment incertain, et à la revoyure, j’ai follement aimé. Essaye !

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