Le blues de La Harpie – Joe Meno

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Peut-être que purger une peine de prison ne suffit pas, que ce n’est pas aussi simple. Ça ne l’était pas pour moi, en tout cas. Peut-être qu’on ne s’acquitte jamais de ce genre de dette.

Comment vouliez-vous qu’un petit gars comme moi, élevé à l’eau de Lourdes, passe à côté d’une telle couverture ? Il y avait forcément un côté provocateur, voire aguicheur derrière le bleu si limpide de « l’Immaculée conception » version gourde, car ne vous y méprenez pas, et je m’y connais, cette couronne se dévisse. Ma grand-mère avait la même en dix tailles différentes, je sais de quoi je parle. Non le roman de Joe Meno n’est pas baigné dans les eaux du Gave de Pau. Non, L’action du Blues de La Harpie se situe à…La Harpie, Illinois. Et si la Vierge y est présente, elle n’y fait que des apparitions furtives.

Pardon, rédemption, pénitence et pénitencier, la vie de Luce Lemay, petite frappe Rock n’roll à la James Dean de banlieue, qui un jour décida de passer à l’action façon vol de bonbons dans une boulangerie ou presque mais qui dans une fuite aussi pathétique que dramatique, faucha le landau de la petite Hyacinth, fantôme d’ange perdu dans les limbes, dont l’image ne cessera de le hanter, et ce, bien après sa sortie du pénitencier, bien après qu’il aura repris une vie aussi linéaire que possible, une vie d’homme rangé, d’homme qui aimerait se fondre dans la ville et oublier.

Mais peut-on jamais oublier ? Peut-on jamais faire le deuil de ses erreurs et peut-on vivre sous les yeux de ceux qui vous condamnent et rejettent l’idée même de rédemption ? Luce n’est plus le bienvenu à La Harpie, ville moyenne, white trash aux accents puritains. Luce, gueule d’amour aux allures de petit voyou, voudrait effacer le passé et arrêter de fuir. Il a payé son dû et il cherche la paix. La paix de son âme et les yeux de Charlene. Mais les fantômes du passé n’en finissent pas de rôder, de visiter Luce et de le mettre à l’épreuve. « Priez pour nous pauvre pêcheurs ».

Alors J’eus l’ impression que les dernières années perdues de ma vie n’avaient été qu’un mauvais rêve particulièrement long, et que tout ne faisait que commencer… Ouaip, c’était le début d’un avenir brillant et neuf et propre.
Puis trois autres oiseaux heurtèrent la vitre et mes certitudes s’effritèrent.

Roman étonnant, très attachant, sensible, souvent contemplatif, Le blues de La Harpie, à travers ses accents noirs, est un tableau de la culture américaine, celle des petites villes à l’atmosphère saturée, bleds poussiéreux où tout le monde s’observe, où la Bible côtoie la bien-pensance et le colt , « An eye for an eye ». Un côté Twin Peaks, je trouve,  et puis une dose de Jarmusch, Down by law, Mystery Train ou Ghost dog pour l’ambiance. J’ai adoré cette histoire de rédemption impossible, ce portrait de rockeur charmeur écorché –Elvis et Carl Perkins sont convoqués- cette photographie de l’Amérique des petites villes qui répond à des codes immuables. Et puis je me suis laissé prendre par la poésie, omniprésente, par cette histoire d’amitié entre Luce et Junior et puis par Charlene et son côté Virgin Suicides, gueule d’ange elle aussi, pas vraiment ingénue, pas vraiment la Vierge de la couverture, pas née à Lourdes sur les bords du Gave mais à La Harpie, Illinois. Une belle leçon de catéchisme, un peu fataliste, vaguement désabusée mais très belle. Coup de cœur.

Le blues de La Harpie, Joe Meno, Agullo éditions

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