Rue Monsieur le Prince – Didier Castino

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Il ne voit pas la jeune fille de son âge, blonde, robe rouge, cheveux lâchés, traverser la rue dans la nuit, la couper en se précipitant, fuyant les motos qui tournoient, les voltigeurs et les matraques jusque dans le ciel.

Souvenirs de lycée, idées très courtes et fin d’enfance. Je suis en seconde dans un établissement très sage. C’est l’automne et ça court dans les couloirs, ça gueule, ça sent l’insurrection, l’insoumission en tous cas. Moi j’en suis encore à gérer mon acné mais d’autres, les terminales – y a des belles filles en terminale…Keffieh de service, maquillage outrancier, rameutent dans les travées, refusent de rentrer en classe, appellent à la manif. Et moi, crétin lunaire qui prend encore son goûter à 16 heures, j’ai envie de les suivre, de les laisser me prendre par la main pour me faire sortir de l’insouciance. Il y aurait donc des causes à défendre… « Devaquet au piquet » aucune idée bien sûr. Je ne sais pas de quoi on parle, je ne comprends pas ce bordel qui envahira les cours pendant tout un hiver. Je suis l’affaire de loin. De trop loin pour me laisser emporter. Trop petit pour transgresser, même pour sécher les cours. Ça se joue à rien mais je suis passé à côté de cette histoire. Pour l’éveil des consciences je devrai attendre quelques années encore.

Malik Oussékine. On connait tous son nom. On a fini par oublier les circonstances. On sait qu’on l’associe aux violences policières, c’est un peu tout. L’eau de la Seine a coulé sous les ponts depuis. Alors c’est beau et c’est émouvant aussi de se pencher à nouveau sur la mémoire de ce jeune homme qui n’avait rien fait, même pas manifesté , qui revenait de la boite de jazz qu’il fréquentait très souvent, dont la mère attendait nerveusement le retour et que des voltigeurs dopés à la frustration comme des pitbulls enfermés dans une cage ont fini par rattraper, lui qui s’enfuyait dans les rues du quartier latin un soir d’hiver. Massacré Malik Oussékine. A coup de matraques. « Arrêt cardiaque consécutif aux coups reçus. Mort directement liée au coups » .

Didier Castino revient sur ces jours noirs à travers le roman d’une jeunesse, le roman d’une parenthèse initiatique. Hervé, Artémis, Jacques et les autres. Soudain, au sortir de l’enfance, une cause commune, un avenir à défendre, des pères à tuer. Une jeunesse dans la rue, un pouvoir dépassé qu’on croyait enterré depuis Mai 68, qu’on découvre intact et cynique, violent aussi, aux relents totalitaires (gros mot ça…), qui crée des brigades volantes, les voltigeurs, censés casser les casseurs sans sommation, ni distinction. Un motard, un CRS à l’arrière, matraque en mains, lancés dans la foule, qui tapent à l’aveugle dans le but avoué de disperser, d’éparpiller, de terroriser. J’avais oublié ça…

Le texte de loi de Devaquet, ministre dépassé par son propre projet, René Monory et Pasqua bien sûr…Ah Pasqua…non l’époque n’était pas meilleure en 1986. A la fin, la vie de Malik a eu raison du projet Devaquet, pas de sélection à l’entrée des universités. Malik a eu raison d’une cause qu’il ne défendait même pas. Martyre d’une unité qui a disparu ensuite, les voltigeurs, image terrifiante d’une dérive totalitariste qu’on n’imaginerait plus aujourd’hui. De là à dire que tout va mieux, sûrement pas.

Mais encore une fois, Didier Castino à qui on doit le formidable Après le silence, nous touche, nous parle à nous les quarantenaires en quête de sens, ou de sagesse, nous qui avons oublié ces années, qui rêvons souvent plus de confort que d’absolu, qui dénigrons souvent l’utopie, abrités derrière une « sensibilité » de gauche, sorte d’eau tiède de la bonne conscience bourgeoise. Oh le vilain bobo que je suis…

On signe des pétitions, on s’insurge un samedi soir entre amis, confortablement installés dans notre sofa, le samedi c’est mieux, on travaille pas le lendemain, venez, ce sera très simple, on ne se mettra pas à table, un apéritif dînatoire, et notre révolte s’exprimera entre deux verres de Pessac-Léognan, du blanc, bien sûr du blanc, je ne bois que ça maintenant, apéritif et repas…

Rue Monsieur le Prince, Didier Castino, éditions Liana Lévi

 

5 comments

  1. J’ai tellement aimé ce livre ! Rien que de lire ton – très beau – billet, j’en ressens encore de l’émotion !
    J’étais une de ces filles en terminale, et les mots de Castino m’ont semblé d’une très grande justesse. Pour ma part, c’est un des plus beaux livres que j’ai lus depuis la rentrée de janvier.

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