Cortex – Ann Scott

Cortex

Et elle retient ses larmes en s’efforçant de sourire pour que Meryl Streep qu’elle aime et a toujours aimé ne comprenne pas qu’elle est en train de mourir.

On peut se demander, on peut légitimement se demander ce qui peut pousser un auteur à mettre en scène un massacre de groupe fictif dans une salle de spectacle. On peut même aller jusqu’à à se questionner sur le bon goût et ses limites. Sale réflexe. En matière de spectacle morbide, on a déjà tout vu, non? En live et sans filtre en plus. BFMTV est passée avant Ann Scott.

Alors quoi…? qu’est-ce qu’on attend d’un spectacle pareil? Tout Hollywood réuni dans une même salle pour la cérémonie des Oscars. Le plus beau générique de tous les temps et puis le pire chaos jamais vu, des dizaines, des centaines de morts. Mais à la différence de ceux du Bataclan, des morts célèbres. Et c’est là que la fascination opère. Comme un chien écrasé dans notre rue a pour nous plus d’impact émotionnel qu’un attentat en Syrie, la mort d’un artiste qui a incarné nos rêves pendant des années ne peut aujourd’hui se vivre sans son cortège de likes, ou de RIP sur les réseaux sociaux. On a un avis sur tout aujourd’hui et on présente nos condoléances voire on les ACCEPTE comme si on faisait partie de la famille de Bowie ou de Georges Mickael. Les gens célèbres ont fini par se confondre avec le réel et avec notre réalité virtuelle qu’on vit à travers notre smartphone, véritable prolongement du bras dont l’absence nous met dans des états lamentables et pathétiques qu’on aurait bien du mal à justifier si on y était obligés.

Tout explose et en un instant, la planète se retrouve orpheline de cette machine à rêver, de cette internationale du fake attractif, de cette drogue low-cost qui nous évite la vraie rencontre avec nous-même ou avec le voisin. Meryl Streep meurt et le monde s’arrête de tourner. Chacun est ému aux larmes et tous ont le sentiment d’avoir perdu un proche. Plus qu’un proche, une partie d’eux-mêmes. Elle meurt et le papier peint s’effrite. Le mascara coule et la vie, la vraie devient plus présente. Sans artifice, sans filtre. Pas étonnant qu’Ann Scott se soit attardée en Amérique. Elle met le doigt là où ça fait mal et elle appuie.

Oui, l’Amérique et bien sûr l’Amérique d’Hollywood en premier a cet aspect propre, presque irréel, brushing parfait, dents blanches, hugs pas toujours sincères, « Hey, How are you? nice to see you ! ». Il y a quelque chose de pourri au royaume de Donald que le terroriste, pas du tout le même profil que ceux du bataclan, Dieu merci, s’attache à souligner. Son attentat se veut une œuvre artistique, un manifeste, une charge contre le pouvoir de l’image qu’Hollywood personnifie.

Pourquoi y a-t-il autant de blogs, de critiques, de compte rendus, pour quelle raison tant de monde a développé ce besoin de jouer aux journalistes ? Et maintenant avec le téléphone portable aucune personne publique n’est plus jamais tranquille. Épier , dénoncer, répéter, traquer le faux pas, la faute de goût, l’inexactitude. À quel moment le besoin irrépressible de salir est devenu à ce point collectif ?

Comment vivre après l’Apocalypse? Cortex est presque un livre post-apocalyptique. Russ, Angie et Burt vont devoir vivre le jour d’après dans un monde déboussolé et libéré de ses demi-dieux. Ils vont se rencontrer sans s’éviter, se retrouver nus dans ce monde où chaque situation leur évoque une scène de film.

Drôle de décor que ce Los Angeles Hollywoodien, artificiel et amère malgré lui, qui ne dupe même pas ses acteurs. On pense à Julianne Moore dans Maps to the stars, on imagine les docteurs d’Urgence et le ballet des ambulances, on se dit que ce petit monde cynique était de toute façon au bord de l’explosion, que le spectacle permanent disponible au bout de nos doigts à toute heure est le nouvel opium du peuple. On le sait et on s’en régale. On ne s’en blase même pas, ou si peu… Mireille Darc est morte et mon Facebook sature. Un peu moins que pour Jeanne Moreau plus que pour Louis Nicollin.

Drôle de bouquin malin en forme de miroir. On est tous consommateurs de cette drogue moderne qui nous détourne du réel. On en redemande et on nourrit la bête. Allez, je vais poster ça sur FB et compter les likes.

Jean Baudrillard:

Il se peut que la vérité de l’Amérique ne puisse apparaître qu’à un européen, puisque lui seul trouve ici le simulacre parfait. (…) Les Américains, eux, n’ont aucun sens de la simulation.

 

Cortex, Ann Scott, éditions Stock.

Un commentaire

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s