Le livre que je ne voulais pas écrire – Erwan Larher


Erwan est en blouse d’hôpital, avec des tuyaux et des perfs partout, comme après une opération.La seule différence ce sont ses mains.

Sur ses doigts, du sang séché, marron, incrusté autour de chaque ongle. Oui, quand on se fait opérer on a les mains propres.

Pas là. Il a les mains sales du cauchemar, de son sang et de celui des autres, comme une encre indélébile, stigmate de l’horreur.

Je sais bien qu’on était pas beaucoup. Pas beaucoup à ne pas savoir, en dévorant  l’hilaro-sexy-subtile Marguerite n’aime pas ses fesses, ce qu’Erwan Larher nous réservait dans sa postface. Le roman était drôle et enlevé, plutôt léger, vaguement coquin, apte à faire rougir une communiante et je ne pouvais vraiment pas m’imaginer en lisant les fesses de cette pauvre Marguerite qu’Erwan Larher, sorte de dandy rock ébouriffé à l’œil malin, avait connu l’enfer au Bataclan, qu’il s’y était pris une balle à bout portant, dans les fesses justement (punition divine ?) et qu’il avait vécu dans sa chair ce que nous avons tous imaginé, transis, et quasiment paralysés devant les chaînes d’info.

Pendant longtemps, Larher n’a pas voulu raconter. Il n’a pas voulu faire de cet épisode inqualifiable (j’ai essayé de le qualifier, je renonce) le matériau à un témoignage littéraire qu’il jugeait lui déplacé. 

Et puis finalement, au fil des mois, et à mesure que la vie et son corps ( tout son corps d’ailleurs) reprenaient forme, l’idée a fini par s’imposer. Oui il allait écrire. Mais il n’allait pas alimenter la bête curieuse. Il n’allait pas se faire l’écho littéraire sensationnel des chaînes d’info sur lesquelles il gerbe de plein droit. Un objet littéraire. C’était l’intention. 

Un truc hybride et inclassable, fait notamment de témoignages, 14 proches, amis, parents, amantes, qui racontent,  avec des mots très forts, les heures insoutenables et impuissantes. Celles de l’attente et de l’angoisse. Erwan est au Bataclan. On n’a pas de nouvelles. Un carnage à l’intérieur.

Erwan Larher raconte. Bien sûr il y a l’attaque, la balle, la douleur, le sang poisseux et les HURLEMENTS. Bien sûr. Mais il y a surtout la vie. Partout. Chez ce jeune pompier qui lui tient la main, chez cette ostéopathe qui fait « sortir » la balle, chez les proches qu’on prendrait bien dans les bras eux aussi. Il y a de la vie partout. Que ça ou presque. Je hais les bons sentiments. Je les fuis. Mais il n’est pas question de bons sentiments ici, pudeur et amour à tous les étages. 

Le sens. Si la quête des trois tueurs ce soir-là en semble dépourvue, la vie d’Erwan Larher semble entièrement dirigée par ou vers l’amour. Des amis, de la famille, des femmes. Il refuse la haine aussi, totalement. Il tend la joue gauche ou presque. Le pire c’est que je te mets mon billet qu’il est sincère …ses amis pensent qu’il ne va même pas leur en vouloir aux terroristes…

Le livre que je ne voulais pas écrire est un livre d’amour. Le plus bel hymne à la vie qu’on puisse imaginer. C’est peut-être bien lui le prophète. Je me suis toujours dit qu’il avait une bonne tête de Jésus de toutes façons…

Le livre que je ne voulais pas écrire, Erwan Larher, Quidam éditeur 

3 comments

  1. Je m’apprête à lire ce livre qui semble émouvant, sincère et vraiment extraordinaire. En tout cas, ton billet est magnifique !

  2. je suis d’accord avec Delphine, très beau billet qui me donne envie de ce livre, alors que je fuis tout ce qui se rapporte de près ou de loin au Bataclan…

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