Le jour d’avant – Sorj Chalandon

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Je ne voulais pas d’un horizon de  terrils. De l’air âcre des cheminées. Je ne pouvais plus passer devant les grilles de la mine, croiser les gars sur leur mobylette. Baisser les yeux face aux survivants.

ça fait déjà quelques années, depuis son Retour à Killibegs, depuis Le quatrième mur ou Profession du père que Sorj Chalandon occupe une place à part sur ma table de chevet, toujours trop encombrée, chargée à l’excès de romans que je voudrais dévorer et que je picore lentement, presque amoureusement . Je passe mon temps ou presque, à les regarder, les feuilleter, les soupeser, à effleurer leurs quatrièmes de couv, avant de les reposer finalement, rendez-vous repoussés à plus tard, rencontres qui ne se font parfois jamais car il y en a toujours un , un plus beau, un plus frais qui prend la place au dernier moment, qui grille la politesse, qui joue des coudes et se fraye un passage. Chalandon, Adam, les Alma, Modiano…

Ce n’est pas parce qu’un mineur remonte qu’il est encore vivant .

Chalandon, journaliste passé au roman avec bonheur et bosses, mélancolie et regard de cocker triste assumé jusque sur le bandeau mercantile de ce Jour d’avant

Comme Olivier Adam, Chalandon nous parle des hommes fragiles, des mâles fatigués, épuisés par des quotidiens ravageurs ou ordinaires. Le droit a la faiblesse des braves, les failles, les bosses les écorchures. Ce sont les aspérités et les sanglots ravalés qui font le monde de Sorj Chalandon. On ne se marre pas tous les jours dans l’univers nuageux de l’écrivain.  J’avais déjà eu peur, plusieurs fois qu’il se mette à flirter avec -gros mot- une certaine forme de sensiblerie, un penchant assumé pour le Kleenex… j’avais déjà eu peur des ficelles, moi qui en bon mâle de base déteste me faire choper par un sentiment qui me déborde. Si tu me fais chialer quand je lis, j’ai le sentiment que tu m’as eu, que je me suis fait avoir. Je ne me laisse pas avoir avec plaisir par la larme littéraire. Et pourtant j’y reviens à chaque fois. Je soupire, je lève les yeux au ciel parfois, je note, je remarque les effets de manche, je souligne le trop plein, le tableau trop chargé, je pense à Olivier Adam, décidément, je hurle au misérabilisme, je me reprends et je dévore. Car oui, à mon corps défendant, le Chalandon, je l’avale en quelques heures. Et oui, je me mors les lèvres parfois, pour calmer ces saloperies de glandes lacrymales qui mettent le mâle à mal.

La mine, le nord, la misère ouvrière, ordinaire. Le 27 décembre 1974, l’accident près de Liévin, le coup de grisou oui emporta 42 ouvriers et qui marqua la fin ou presque d’une époque. L’écrivain a vécu ce drame. Il était journaliste à l’époque, il était sur place et ce jour l’a marqué . Alors il est revenu et s’est replongé dans cet univers gris fait d’hommes usés, courbés, crachant noir, vieux avant l’âge. Il a inventé quelques personnages pour parler de ce jour qui aurait pu, dû, être évité. Et il l’a fait à la Chalandon, de façon très efficace, avec juste ce qu’il faut de trémolos pour vous chatouiller la virilité là où elle peut vous trahir. Sacré Chalandon, il m’a encore eu. Même si je me me suis parfois un peu ennuyé, si j’ai soupiré une ou deux fois, j’ai traversé les cent dernières pages en apnée. Et je viens à peine de retrouver mon souffle.

Le jour d’avant, Sorj Chalandon, éditions Grasset.

7 commentaires

  1. Encore jamais lu le Chalandon. ….oui je sais : yfaut !
    Sinon …..rien à voir mais le nouveau « girls in Hawaï  » ? Bien ou bien ?

  2. Magnifique, ton billet.
    Mais avoue, ça fait du bien quelquefois de laisser s’exprimer ses émotions, non ?

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