Taqawan – Eric Plamondon

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Des indiens, ce sont des indiens. On les a appelés comme ça parce qu’on croyait être arrivé en Inde. Mais non, on était arrivés en Amérique. Avec le temps, on s’est mis à les appeler des amérindiens. Plus tard, on dira des autochtones. Avant ça, on les a longtemps traités de sauvage. On les a surnommés comme ça, des hommes et des femmes sauvages. Il faut se méfier des mots. Il commencent parfois par désigner et finissent par définir. Celui qu’on traite de bâtard toute sa vie pour lui signifier sa différence ne voit pas le monde du même œil que celui qui a connu son père. Quel monde pour un peuple qu’on traite de sauvage durant quatre siècles ?

Je me souviens d’une journée étrange dans les bois canadiens à la fin des années 80, près de Wawa, Ontario. Une journée un peu grise, chaude et lourde, chargée en moustiques, les maringouins, où mon oncle, sorte d’aventurier sans foi ni loi, installé dans les bois canadiens depuis 40 ans , nous avait traînés, ma sœur et moi, sur son immense territoire de chasse pour y pêcher le brochet. L’homme était un taiseux, il avait mené la vie dure à ma tante et à mes cousines et on ne savait jamais vraiment ce qui se cachait derrière son sourire inquiétant et ses yeux clairs de loup égaré. Je me souviens du pub du village aussi et des regards des bucherons sur ma sœur. Je me souviens de cette ambiance pesante et du rire de mon oncle, une bière tiède à la main. Et puis de sa petite tape sur l’épaule quand il m’avait glissé à l’oreille, « Les indiennes dans les bois, elles peuvent gueuler tant qu’elles veulent, personne les entend ».

Evidemment, je n’ai pas pu, en dévorant ce Taqawan, me détacher de ma petite histoire familiale, celle qui m’a fait mettre le Canada et les indiens sur la carte…Alors bien sûr, Éric Plamondon ne parle pas de l’Ontario, on est en Gaspésie ici, au bout du Québec, mais partout au Canada le sort des indiens est le même. Des parias sur leurs propres terres. Des gens qu’on parque dans des réserves, à qui on accorde des droits avec parcimonie, à condition qu’ils la ferment. On a même tenté dans les années 50 et 60 de les « assimiler » de façon scandaleuse, de tuer une fois pour toutes leur culture de sauvages. Mais ils sont toujours là, actifs et invisibles, retirés et présents, ils sont l’âme hantée de ce pays gigantesque.

A travers l’histoire d’Océane la gamine, de William et d’Yves, Éric Plamondon nous ouvre les yeux sur le côté sombre du pays charmant. 1981, émeutes de la Ristigouche, cette rivière où les Mic Mac voudraient pêcher en liberté. Tensions, heurts, arrestations, bavures étouffées, viols organisés, la police québécoise ne fait pas dans le détail et réprime au vu et au su de la quasi-totalité de la population locale. On ne les aime pas trop les indiens, on ne leur reconnait pas grand-chose et surtout pas le droit du sol. Alors quand Elliott Trudeau, le premier ministre leur accorde finalement le droit de vote en 1969, on le considère comme un traitre…Il y a quelque chose de pourri au pays de la fleur de lys et Éric Plamondon, grâce à un texte très original et totalement addictif, fait de chapitres courts alternant des scènes de la vie courante des Mic mac, une intrigue tendue et des réflexions sur ce qu’est réellement la nation canadienne, nous tient véritablement en haleine et nous oblige à lire son roman d’une traite. Il nous laisse aussi avec une petite gueule de bois et installe un petit nuage sombre dans un coin de l’image parfait que nous faisons toujours de la belle province.

Taqawan, Eric Plamondon, Quidam éditeur

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